Universitas Helsingiensis

La France dans mon cœur

La France dans mon cœurComme dans de nombreux autres pays, la francophilie a conquis les figures de proue de la culture finlandaise vers la fin du 19e siècle. L’engouement pour tout ce qui était français a pris la forme de voyages à Paris et même d’une imitation servile du mode de vie dans la capitale française. La France authentique est cependant restée inconnue pour la plupart.

L’attraction de la France reposait non seulement sur l’engouement traditionnel paneuropéen pour la francité, mais aussi sur le charme de la nouveauté, grâce auquel la culture française était parvenue à rivaliser avec l’influence germanique traditionnelle. L’Allemagne avait été auparavant un pays proche de la Finlande aussi bien sur le plan linguistique que religieux et les artistes et scientifiques s’y rendaient pour y apprendre et y trouver des sources d’inspiration. À la fin du 19e siècle, les regards s’étaient tournés vers la France.

Kristina Ranki a soutenu au printemps dernier une thèse de doctorat en histoire intitulée La patrie et la France. La francophilie finlandaise de 1880 à 1914, dans laquelle elle a étudié le rapport mental de l’intelligentsia finlandaise à l’égard de la France avant l’indépendance étatique de la Finlande en 1917. Cette époque a été marquée en Finlande par les querelles linguistiques entre finnophones et suédophones ainsi que par l’instabilité politique liée aux désirs d’indépendance. En se tournant vers la France, la petite nation était dans une large mesure à la recherche de sa propre identité culturelle. Une nouvelle vague d’influences inonda un terreau fertile en Finlande.

« Les deux dernières décennies du 19e siècle furent marquées par une croissance jamais vue des voyages vers Paris, comme ce fût aussi le cas pour de nombreux autres Nordiques. On partait souvent avec une admiration sans retenue. Certes, on faisait tout aussi souvent preuve de scepticisme comme le reste du monde, mais on digérait ensuite le reste de sa vie les expériences ressenties et on aimait alors la France de tout son cœur. Nombreux sont ceux qui ne cessaient d’y revenir au fil des ans », explique K. Ranki.

La francophilie des Finlandais s’est par exemple manifestée sous la forme de prises de position en littérature et dans des articles de presse, ainsi que de volonté de propager la culture française dans notre pays. Elle était aussi synonyme de cosmopolitisme, car la France faisait office de porte vers le reste du monde. De nombreux Finlandais virent par exemple à Paris des non-Européens pour la première fois : V.A. Koskenniemi tomba en admiration pour les Japonais, Juhani Aho vit un Africain pour la première fois et Teuvo Pakkala rencontra un Américain.

« La francophilie signifiait toutefois avant tout que la France et la francité occupaient continuellement le devant de la scène quand il était question de promouvoir la culture finlandaise », fait observer K. Ranki.

En Finlande, un des canaux les plus notables de la francophilie était l’Alliance française, une organisation ayant pour vocation de favoriser l’expansion de la France dans le monde. Après ses débuts Helsinki en 1890, le nombre de ses adhérents commença à croître à un rythme très soutenu. Certains journaux francophiles jouèrent aussi un rôle important dans la propagation des influences.

Au regard de la situation actuelle, la mesure dans laquelle on traitait les questions liées à la France semble presque stupéfiante : pratiquement tous les événements majeurs et même les détails infimes – jusque dans la politique au jour le jour – étaient relatés, sans oublier la littérature. La francophilie n’avait cependant pas que des défendeurs, certains redoutant même qu’avec elle les traits de caractère intrinsèquement finlandais disparaissent et que la spécificité nationale ne s’étiole.

Deux patries

Conformément aux croyances de l’époque, toutes les cultures et les âmes nationales étaient fondamentalement différentes et spécifiques. On cherchait à clarifier l’identité de la nation finlandaise en la comparant aux autres pays et la francité était utilisée comme un miroir dans la recherche de notre essence la plus profonde.

« Dans le débat finlandais de la fin du 19e siècle, on associait à la francité des caractéristiques à maints égards à l’opposé de la fennitude. L’intelligence, l’esprit, la superficialité, la légèreté et les sautes d’humeur étaient des traits communément associés à la francité. La locution ‘vivacité gauloise’ est restée longtemps dans le registre des caractéristiques françaises. En mentionnant ces traits de caractère, on laissait entendre qu’ils étaient – en bien comme en mal – différents des traits finlandais », explique K. Ranki.

L’engouement pour la France était mis en mots en faisant valoir par exemple qu’il y avait deux patries, la sienne et la France. Selon la chercheuse, les francophiles finlandais étaient effectivement très patriotes, même si on donnait souvent d’eux une image d’hurluberlus. Des deux patries, la Finlande était toutefois la plus importante.

La francité eut – par l’intermédiaire des courants artistiques – un impact marqué sur la culture et sur les arts finlandais, mais encore plus indirectement, en leur prodiguant par exemple de l’assurance.

« La découverte de la France favorisa l’ouverture ainsi qu’une introspection plus rigoureuse de notre propre pays ; elle permit aussi de prendre part aux tous derniers courants culturels et de pensée en même temps que le reste de l’Europe. Les contacts des artistes ont toujours dépassé les frontières nationales, ce qui a aussi contribué à approfondir la compréhension de la France au sein des Nordiques. »

Des fêtes et des contacts

Aux fins de sa recherche, K. Ranki a notamment parcouru des articles de presse de l’époque ainsi que des lettres de particuliers dans lesquelles on faisait part de ses expériences aux proches restés au bercail. À Paris, les Finlandais se fréquentaient assidûment. Naturellement, les rencontres de tous les jours n’étaient pas relatées dans la même mesure que les événements plus raffinés et c’est pourquoi l’époque parisienne des Finlandais semble être particulièrement festive. Dans la réalité, l’accent était clairement mis sur le travail.

« Les fêtes constituaient une forme importante de mise en réseau, permettant aux Finlandais comme aux ressortissants des autres pays de se rencontrer et parfois de se lier d’amitié. On a par exemple retrouvé dans la succession de l’écrivain Juhani Aho un carnet rempli d’adresses étrangères, preuves des contacts noués aux quatre coins de l’Europe. Il semble que la résidence parisienne du sculpteur Ville Vallgren et de sa femme ait été un point de rencontre important pour les Finlandais. Ces derniers prenaient aussi soin de leurs compatriotes et ceux qui connaissaient bien Paris initiaient les nouveaux venus aux secrets de la ville. »

Outre les courants de pensée et la confiance en soi, on ramenait aussi de Paris l’élégance. L’apparence pudique de la poétesse L. Onerva sur sa photo de bachelière est par exemple sans point commun avec une photo prise quelques années plus tard. De Paris était revenue une jeune femme raffinée, et qui en plus fumait comme les grands de ce monde.

Kristina Ranki a découvert la France dès son enfance, en étant scolarisée un an et demi dans une école française lorsque sa famille habitait à Paris. Elle a ensuite été à Grenoble avec une bourse d’étude. Elle est actuellement au service de la Société de la littérature finlandaise (SKS), où elle prépare la saison culturelle finlandaise en France pour le printemps prochain.

« L’histoire est une matière fascinante en ce que le thème d’une recherche peut être constitué par pratiquement n’importe quel centre d’intérêt. J’ai commencé à un stade déjà précoce une recherche sur la Fin de siècle, cette période m’était donc déjà très familière. Mon intérêt pour la francophilie des finlandais s’est éveillé au fil de cette recherche. »

« Je pense que la Finlande est encore à maints égards prisonnière de la théorie ancienne de la fennitude qui s’est développée de façon endogène. Je souhaitais mettre en évidence des éléments ayant influencé le développement du caractère finlandais et continuent de l’influencer, avec par exemple le cosmopolitisme en toile de fond », souligne K. Ranki.

Kristina Ranki : Isänmaa ja Ranska. Suomalainen frankofilia 1880-1914. Vammalan Kirjapaino Oy 2007. ISSN 0067-8481. ISBN 978-951-653-344-8. http://ethesis.helsinki.fi

Arja-Leena Paavola

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