Travail et emploi des femmes en Europe

2.5. L’importance de l’articulation production / reproduction

En mettant l'accent sur les deux droits/deux mesures qui caractérisent le rapport à l'emploi et le rapport au travail des hommes et des femmes en Europe, les dernières recherches sur ce thème ont porté une attention toute particulière à l’importance d’une prise en compte de l’articulation entre la sphère de la production économique (emploi) et celle de la reproduction (famille).

La démarche innovante de ces recherches se trouve dans le refus d'analyser les caractéristiques spécifiques et/ou atypiques de l’activité professionnelle des femmes uniquement en fonction des supposés « besoins » de celles-ci. Ainsi, alors que les approches conceptuelles les plus traditionnelles avaient tendance à présenter les modalités spécifiques de l’activité féminine (carrière discontinues, temps partiel, etc.) comme autant de solutions au désir des femmes de mieux « concilier » leurs rôles contradictoires de mère-épouse et de travailleuse, les recherches les plus récentes en termes de rapports sociaux de sexe soulignent les inévitables impasses théoriques auxquelles une telle approche conduit.  

En effet, en l'absence d'une remise en question simultanée de la division sexuelle du travail salarié et du travail domestique, on est tenté d’analyser la division sexuelle du marché de l’emploi uniquement en fonction du poids des charges domestiques et familiales qui pèsent de manière inégalitaire sur les femmes. Celles-ci seraient ainsi moins performantes sur le marché de l’emploi (en termes de qualifications, de promotions, de salaires, etc.) parce qu’elles seraient ralenties dans leurs carrières par le poids de leurs responsabilités domestiques et familiales. Or, une telle approche revient à « naturaliser » la division sexuelle du travail domestique. Il prend la division sexuelle du travail domestique comme donnée, comme quelque chose qui serait inscrit dans les caractéristiques génétiques, physiologiques ou psychiques des hommes et des femmes.  

Si la division sexuelle du travail domestique a des effets indéniables sur le devenir professionnelle des femmes, elle constitue néanmoins un phénomène socialement construit (en fonction des normes de masculinité et de féminité en vigueur dans telle ou telle société). De ce fait, elle est également susceptible d’être modifiée au cours du temps et de subir l’influence rétroactive de la division sexuelle du marché de l’emploi. Ceci étant, il est indispensable de saisir l'importance de l'articulation dialectique entre la sphère économique et la sphère domestique dans le processus de production/reproduction de la situation économique et sociale des femmes. En effet, comme le souligne Françoise Battagliola :  

« La différenciation selon le sexe des emplois occupés et des cheminements professionnels s'appuie sur les positions différentes des hommes et des femmes dans la sphère de la reproduction, mais n'en résulte pas directement. C'est en effet également à travers une politique de gestion du personnel, un ensemble de règles informelles et les stratégies des agents, que se met en place et se reproduit la division sexuelle du travail dans le cadre de la production ». (Battagliola 1984 : 63).

Les mécanismes de cette articulation dialectique semblent jouer un rôle déterminant dans la mise en place des formes atypiques du travail, dont notamment le travail à temps partiel. En effet, comme le souligne Danièle Kergoat (1984) dans ses analyses du temps partiel féminin en France, il semblerait que le « choix » des femmes de travailler à temps partiel constitue la traduction concrète, sur le plan individuel, d'une contradiction majeure d'ordre social et collectif. Cette contradiction rejoint les caractéristiques du rapport à l'emploi des femmes décrites dans les Parties précédentes de ce chapitre. Elle peut se résumer de la manière suivante : les femmes européennes ont de plus en plus intégrés et intériorisé (à des degrés différents selon l'origine sociale, le niveau de qualification, la situation familiale, le contexte sociétal, etc.) leur droit à l'emploi; mais simultanément, rien (ou presque) n'a bougé pour la plupart d'entre elles, ni sur le plan du « partage » des tâches domestiques et des responsabilités familiales, ni sur celles des conditions de travail et des perspectives de carrière professionnelle.  

Le caractère dialectique des mécanismes de reproduction de la division sexuelle du travail et de l’emploi peut être analysé de manière très parlant à l’aide d’un exemple concret. Dans son analyse des trajectoires professionnelles et familiales des hommes et des femmes employés à la Sécurité sociale en France, Françoise Battagliola (1984) tente de saisir les dimensions objectives et subjectives de cette articulation. Elle montre comment les hommes et les femmes entrent très jeune à la Sécurité sociale (mais dans les proportions d'un homme pour dix femmes), et avec des niveau de formation comparable (BEP ou CAP d’employé). Au début de leur carrière ils et elles occupent les mêmes emplois en bas de la hiérarchie professionnelle, mais, avec l’ancienneté dans l'institution une nette différenciation apparaît - au bout d’une dizaine d'années d'emploi à la Sécurité sociale, les femmes sont toujours très majoritairement concentrées dans les catégories personnel d'exécution. Les hommes, par contre, se répartissent entre des emplois subalternes très spécifiques, leur laissant, par exemple, une grande marge de manoeuvre dans l’organisation spatiale et temporelle de leur travail et les postes d’encadrement. Ainsi,  

« au bout d'une dizaine d’années d’ancienneté, les personnes interviewées occupent en effet des positions très différentes selon qu'il s'agit d'hommes ou de femmes ». (Battagliola 1984 : 64).

Il semblerait, en effet, que les hommes bénéficient directement de leur place minoritaire dans l'institution. En raison de la relative rareté des postes intéressants et des possibilités de suivre les cours de formation ceux-ci sont pris en charge par les agents d'encadrement (masculins) qui font suivre aux jeunes recrus de leur service les mêmes filières qu’eux-mêmes ont suivies. Comme le souligne l'auteur de cette recherche,  

« cette discrimination n'est pas tant recherchée pour elle même qu'elle ne résulte d'un ensemble de pratiques quotidiennes, d'habitus en actes ». (Battagliola 1984 : 65).

Les pratiques de l'encadrement et les stratégies des acteurs sont légitimées par l’idéologie véhiculée à tous les niveaux de l'institution, selon laquelle  

« ayant à pourvoir aux besoins d'une famille, les hommes quitteraient l'organisme s'ils ne pouvaient monter, alors que beaucoup de femmes ne viendraient chercher qu'un salaire d'appoint ». (Battagliola 1984 : 65).

Les explications données à une telle situation renvoient donc toutes à la position des hommes et des femmes dans la sphère familiale, sphère qui serait prioritaire pour les femmes et qui constituerait un handicap pour leur vie professionnelle. Mais un regard plus attentif sur les processus de la différenciation des trajectoires professionnelles des hommes et des femmes permet une remise en question des idées reçues les plus résistantes dans ce domaine. D'une part, les femmes qui ont interrompu leur activité professionnelle lors des grossesses au-delà du congé légal sont peu nombreuses dans l’échantillon. De fait, la majorité des femmes cessent leur activité en raison des maternités autour de deux fois 6 mois; une période qui correspond exactement à la durée du service militaire des hommes!. Mais le résultat le plus intéressant de cette recherche concerne le cas des femmes (peu nombreuses d'ailleurs) qui ont eu recours à un congé parental plus long et/ou qui ont demandé un poste à temps partiel. 

Celles-ci se caractérisent par une ancienneté importante dans l’entreprise. Ces années de travail sont caractérisées par un fort investissement qui, normalement, les aurait largement laissé le temps d'obtenir une promotion ou du moins un poste de travail plus intéressant. Pour reprendre l’interprétation de Françoise Battagliola, nous pouvons constater que :  

« ainsi est-ce souvent après de vains efforts en ce sens, que certaines femmes, lorsque les revenus familiaux le permettent, recourent aux congés sans solde et au temps partiel, pour prendre quelque distance avec un travail peu gratifiant ». (Battagliola 1984 : 67).

On voit bien que la logique dominante des analyses classiques en sociologie du travail est questionnée par cette recherche - la position familiale des femmes ne permet pas d'expliquer totalement leur position marginalisée et subalterne sur le marché du travail, mais constituerait plutôt un alibi à leur position professionnelle, tout comme celle des hommes sert à justifier les promotions dont ils bénéficient. Ainsi, 

« L’efficacité d'une telle relation tient essentiellement à son caractère d’évidence : l'institution comme système d'habitus objectivé dans des règles de fonctionnement (formelles et informelles) redouble et renforce les dispositions qu'hommes et femmes ont intériorisées.... Cette différenciation entre carrières masculines et féminines joue en retour sur le fonctionnement familial dans le sens d'une rigidification de la division du travail dans le couple. La promotion de l'homme se traduit par un important investissement dans le cadre du travail, elle tend à mobiliser les ressources de l'ensemble du groupe familial et à engendrer une délégation de plus en plus importante du travail domestique à la femme ». (Battagliola 1984 : 68).

A l’aide de cet exemple on comprend mieux, nous semble-t-il, la complexité des processus en jeux dans la reproduction / transformation des rapports sociaux de sexe et de la division sexuelle du travail, tant dans la sphère économique que dans les autres sphères de la société. Nous avons affaire ici à une forme du « self-fulfilling prophecy » décrit par le sociologue américain Robert Merton. Ainsi, la société opère une différenciation nette entre deux catégories d’êtres humains en fonction de leur sexe biologique. Cette bi-catégorisation sert de fondement à la construction de deux sphères de compétences - aux hommes l’assignation prioritaire à l’activité professionnelle rémunérée, aux femmes l’assignation prioritaire au travail domestique non-rémunéré. Bien que les personnes de l’un ou l’autre sexe puisse faire des incursions dans le domaine de compétence de l’autre on s’attend à ce qu’il ou elle accorde une valeur supérieure (et donc un investissement plus important) au domaine qui lui est « réservé ». Ainsi, même si les employeurs sont amenés, dans certains situations socio-historiques précises, à faire appel à une main-d’œuvre féminine, ils vont largement calquer l’utilisation de cette main-d’œuvre sur les schémas de la bi-catégorisation en vigueur. De ce fait, ils chercheront à moduler les encouragements et les récompenses accordés à l’une ou à l’autre catégorie sexuée de la main-d’œuvre en fonction des retours attendus. Partant du principe que les priorités des femmes résident dans la sphère familiale et domestique (alors que ceux des hommes sont fondées sur l’activité professionnelle), ils vont privilégier les membres du groupe sexué considéré comme celui qui est le plus à même de répondre à leurs attentes. En opérant ainsi une gestion différenciée de la main-d’œuvre en fonction du sexe, les employeurs vont contribuer à produire et/ou à renforcer les pratiques et les comportements attendus. Bloquées dans leurs carrières professionnelles et soumises à la pression des normes sexuées, les femmes auront tendance à opérer un transfert de leurs aspirations personnelles sur la seule sphère susceptible de les satisfaire, celle de la famille. En adoptant les pratiques professionnelles leur permettant de se réaliser dans cette sphère (carrières discontinues, activité professionnelle à temps partiel, etc.), elles seront amenées à réajuster leur participation au travail domestique en faveur de l’homme, dont elles dépendent désormais pour assurer le maintien de leur niveau de vie. Déchargé en grande partie des tâches domestiques et des responsabilités familiales qu’il était susceptible de prendre en charge quand sa compagne travaillait à temps plein, celui-ci se trouvera progressivement dans une position de grande disponibilité vis-à-vis de son employeur. Ce dernier n’aura plus qu’à constater qu’il avait eu bien raison de privilégier l’avancement, la carrière et la rémunération des hommes puisque, tout compte fait, ceux-ci s’avèrent être des travailleurs bien plus fiables et consciencieux que leurs homologues féminines.....