Travail et emploi des femmes en Europe

2.4. La division sexuelle du travail domestique et familiale

2.4.1. L’assignation prioritaire des femmes aux responsabilités domestiques

 Comme nous l’avons constaté dans les Parties précédentes de ce chapitre, la répartition du travail dit « domestique » constitue un des enjeux fondamentaux de l’activité féminine, tant d’un point de vue conceptuel que du point de vue de la réalité quotidienne des femmes européennes. Les différences entre les taux et les modalités d’activité professionnelle des hommes et des femmes sont expliquées, en grande partie, par un phénomène incontournable : l’assignation prioritaire des femmes à la sphère domestique. Certes, la force de cette assignation prioritaire varie selon les époques et selon les sociétés. Elle constitue néanmoins un des fils conducteurs qui permet de constater une convergence des expériences féminines par delà des variations ou des spécificités nationales.

L’attribution des responsabilités domestiques et familiales aux individus de sexe féminin est évidemment à mettre en relation avec l’idéologie des « sphères séparées » qui définit des domaines de compétence distincts pour les hommes et des femmes. Inutile de rappeler que cette différenciation puise sa justification dans le modèle dichotomique des catégories de sexe qui s’impose aux sociétés européennes précisément au moment où l’essor de la production industrielle opère une distinction nouvelle entre le lieu d’exercice d’une activité professionnelle (l’usine) et le lieu de reproduction des forces de travail (le foyer).

 

Tableau 13 : La proportion d’hommes n’accomplissant aucune tâche domestique, d’après eux-mêmes et d’après leurs conjointes en Europe, 1990

 

Pays

 

D’après les hommes eux-mêmes

 

D’après leurs conjointes

Allemagne (Est)

42.7%

62.7%

Allemagne (Ouest)

60.7%

71.1%

Belgique

60.8%

61.0%

Danemark

51.1%

47.5%

Espagne

76.6%

79.7%

France

58.4%

60.7%

Grèce

47.2%

49.8%

Irlande

84.0%

31.9%

Italie

55.6%

60.2%

Luxembourg

58.9%

64.9%

Pays-Bas

45.7%

46.2%

Portugal

71.9%

69.3%

Royaume-Uni

74.2%

70.6%

E12

61.6%

65.4%

Source : (Kempeneers, M. et Lelièvre, E., 1991 « Famille et emploi dans l’Europe des Douze », Eurobaromètre 34 : Modes de vie dans la Communauté européenne, Rapport, décembre).

Tableau 14 : Nature des tâches domestiques effectuées (de temps en temps) par les hommes qui « font quelque chose » à la maison, d’après leurs conjointes, E.U., 1990

 

Pays

 

Marché/

Achats

 

Vaisselle

 

Véhiculer Enfants

 

Habiller Enfants

 

Cuisine

 

Ménage

 

 

Allemagne (Est)

64%

53%

48%

27%

23%

27%

Allemagne (Ouest)

70%

46%

30%

21%

22%

34%

Belgique

49%

55%

35%

26%

29%

29%

Danemark

39%

55%

23%

32%

36%

26%

Espagne

48%

25%

42%

57%

30%

29%

France

48%

48%

49%

38%

37%

35%

Grèce

91%

16%

16%

22%

20%

13%

Irlande

16%

18%

72%

14%

10%

7%

Italie

69%

5%

39%

30%

23%

12%

Pays-Bas

53%

66%

6%

28%

28%

34%

Portugal

75%

37%

36%

35%

39%

26%

Royaume-Uni

51%

72%

26%

37%

48%

42%

E12

59%

42%

35%

31%

30%

29%

Source : (Kempeneers, M. et Lelièvre, E., 1991 « Famille et emploi dans l’Europe des Douze », Eurobaromètre 34 : Modes de vie dans la Communauté européenne, Rapport, décembre).

Cette assignation se trouve ainsi à l’origine de l’imposition du modèle social de « l’homme pourvoyeur principal des ressources ». Exclues pendant plusieurs décennies, sous prétexte de leur « infériorité naturelle », des positions les plus valorisées sur le marché de l’emploi, les femmes ont été, par contre, vivement encouragées à développer des « capacités spécifiques » à mettre en œuvre dans la sphère dite « privée », à travers leurs rôles de mères et d’épouses. C’est ainsi que les femmes ont gagné le droit à l’instruction par le biais de l’enseignement ménager qui s’est développé dans tous les pays industrialisés au cours du 19ème siècle. Loin d’être inspiré par les soucis de promotion de l’égalité entre les sexes, l’accès des jeunes filles à l’enseignement s’est d’abord effectué à travers le souci d’inculquer aux futures mères (c’est-à-dire aux mères des futurs citoyens) des connaissances pratiques et spécifiques aux charges familiales et domestiques qui leur été réservées.

Les filières d’enseignement réservées aux femmes jusqu’au milieu du 20ème siècle n’avaient donc aucune visée professionnelle. Elles correspondaient au souci de codifier et de rationaliser le travail effectué par les femmes non pas dans le cadre d’un contrat de travail, mais bien dans le cadre d’un contrat de mariage. Les recherches effectuées sur ce phénomène illustrent très clairement les effets pervers de ce processus de rationalisation. Malgré les progrès techniques dans le domaine du travail ménager (diffusion des machines à laver le linge, du chauffage central, des plats cuisinés, etc.), celui-ci représente toujours une somme d’heures de travail qui est supérieure au temps consacré à l’activité professionnelle. (Chadeau et Fouquet 1982) En fait, ce phénomène s’explique par la transformation constante des normes en matière d’activité domestique. Toute avancée dans la mécanisation des tâches domestiques les plus lourdes s’est généralement accompagnée d’une transformation concomitante des exigences sociales adressées aux « ménagères ». Ainsi, le temps « gagné » sur certains aspects du travail domestique est rapidement récupéré par de nouvelles responsabilités, notamment en ce qui concerne l’investissement des femmes dans le maintien d’une stabilité relationnelle et de la promotion d’un épanouissement affectif de chacun des membres du groupe familial.

Ainsi, il est important de noter que le travail domestique ne renvoie pas simplement à l’accomplissement de toute une série de « tâches » (plus ou moins ingrates et répétitives selon le cas). Ce travail implique également des capacités de « management », de gestion et de synchronisation du travail à effectuer en fonction des besoins et des rythmes temporels spécifiques à chaque membre du foyer. Alors qu’il est effectivement possible de « mesurer » avec plus ou moins de précision le temps consacré aux différentes tâches domestiques, la « charge mentale » que représentent la gestion et l’harmonisation de ces tâches dans le temps et dans l’espace échappe très largement à l’analyse scientifique. Or, au-delà de la question d’un « partage » éventuel plus égalitaire du travail domestique entre les hommes et les femmes, c’est cette « charge mentale » qui continue de peser presque exclusivement sur les femmes.

2.4.2. La faible participation des hommes au travail domestique 

C’est donc à la lumière de cette dimension invisible du travail domestique qu’il convient d’analyser la participation des hommes au travail domestique en Europe. Comme l’indique le Tableau 13, il existe une grande diversité entre les différents pays dans ce domaine. Ainsi, si près de 80% des femmes espagnoles déclarent que leur conjoint n’effectue aucune tâche domestique, cela n’est vrai que pour 47.5% des danoises.  

Quelques résultats de ce Tableau nous laissent néanmoins un peu perplexes - au Danemark, au Royaume-Uni et surtout en Irlande, les hommes déclarent plus souvent que leurs conjointes qu’ils n’effectuent aucune tâche domestique, alors que dans l’ensemble des autres pays les femmes ont plutôt tendance à majorer l’absence de participation de leur conjoints par rapport aux déclarations de ces derniers.... Il est probable que, en dehors des pratiques réelles des individus (qui sont excessivement difficiles à contrôler du fait du caractère essentiellement « privé » de l’espace dans lequel ces tâches sont accomplies), ces déclarations reflètent également, du moins en partie, le système de valeurs quant aux rôles respectifs des hommes et des femmes qui dominent dans chacun des pays concernés. Ainsi, dans la majorité des pays, il semblerait que l’image d’un conjoint « qui aide » soit valorisée par les femmes (qui surestime, du coup, la participation réelle de leurs conjoints dans la sphère domestique), alors que dans d’autres les hommes sont plutôt tentés de se distancier vis-à-vis des pratiques majoritairement définies comme « féminines », même si ils ne rechignent pas, dans les faits, à donner un coup de main à l’abri des regards indiscrets.  

Toujours est-il que ces données nous éloignent considérablement de l’image de « l’homme nouveau » qui a fait son apparition des les médias au cours des derniers années. Les deux tiers des hommes européens continuent de se reposer entièrement sur les femmes (que ce soit leur mère, leur sœur, leur épouse ou leur copine) pour l’accomplissement de l’ensemble des tâches de la vie quotidienne. Cette répartition inégalitaire du travail domestique n’est évidemment pas sans effets sur la disponibilité respective des unes et des autres dans la sphère de l’activité professionnelle. Pourtant, il convient de nuancer cette relation. De toute évidence, ce n’est pas forcément dans les pays où les taux d’activité des femmes sont les plus élevés que l’on trouve le plus fort pourcentage de participation des hommes au travail domestique. 

Afin de mieux saisir la nature de la division sexuelle du travail domestique dans chaque contexte national, il convient de dépasser l’analyse dichotomique (participe / ne participe pas) et de regarder de plus près la nature des tâches assumées par la minorité d’hommes qui prennent part au travail domestique. Cette précision est d’autant plus importante que les différentes tâches domestiques pèsent de manière très différenciée sur les emplois du temps des individus. Certaines composantes du travail domestique renvoient, par exemple, à des pratiques quotidiennes indispensables, alors que d’autres sont d’une nature plus facultative et/ou plus espacée dans le temps.

Ainsi, d’après le Tableau 14, on arrive à saisir une des caractéristiques marquantes de la participation des hommes au travail domestique en Europe, à savoir une tendance à éviter les tâches les plus contraignantes et à privilégier celles qui se déroulent à l’extérieur des limites de l’espace domestique et familial. C’est ainsi que près de 60% des hommes européens qui participent de temps en temps au travail domestique prennent en charge les achats (activité qui leur permet, par ailleurs, de tenir directement « les cordons de la bourse familiale »), alors qu’ils sont à peine 30% à participer de temps en temps au ménage ou à la cuisine.

Le Tableau 14 permet également de constater à quel point la participation des hommes au travail domestique se limite à une « aide ponctuelle » apportée aux femmes, qui demeurent ainsi les responsables du bon déroulement de l’organisation domestique. Cette aide peut donc être accordée (ou niée) au bon vouloir des hommes, dont la légitimité s’enracine à l’extérieur de l’espace domestique, alors que les femmes se trouvent non seulement à effectuer la grande majorité des tâches, mais également à coordonner les « aides » que les différents membres de la famille sont susceptibles de leur apporter de temps en temps.

Il est important de noter que ce travail de gestion domestique est assumé même par les catégories de femmes les plus privilégiées de ce point de vue, à savoir celles qui gagnent suffisamment bien leur vie sur le marché de l’emploi pour sous-traiter une partie des tâches domestiques auxquelles la société les assigne à des personnes extérieures au foyer (le plus souvent à d’autres femmes). D’ailleurs, c’est à travers l’analyse de telles pratiques que l’on arrive à saisir toute l’importance de l’assignation prioritaire des femmes aux responsabilités domestiques et familiales. Bien que les femmes touchent, en moyenne, des salaires inférieurs à ceux des hommes, elles sont nettement plus nombreuses que ces derniers à utiliser leur propre salaire pour rémunérer les personnes extérieures au foyer qui sont embauchées pour assurer la prise en charge des tâches domestiques ou des enfants en bas âge. Cette répartition inégalitaire des dépenses liées au bon fonctionnement de la vie familiale permet de comprendre à quel point les femmes sont considérées (et parfois arrivent à se considérer) comme les seules responsables du travail domestique et de la garde des enfants. L’activité professionnelle peut ainsi être vécue comme quelque chose qui les empêche d’accomplir correctement leur travail et dont elles cherchent à limiter les conséquences pour leur entourage - soit en grignotant sur le peu de temps libre dont elles bénéficient pour effectuer ce travail elles-mêmes, soit en prenant en charge le coût financier de leur « substitution » plus ou moins ponctuelle.