Travail et emploi des femmes en Europe

2.2. Les caractéristiques de l’activité féminine en Europe

2.2.1. Les taux d’activité féminine en Europe 

L’interprétation que l’on propose de l’augmentation récente des taux d’activité féminine dépend largement de la perspective historique adoptée. En effet, l’on a trop souvent tendance à présenter « l’arrivée massive » des femmes européennes sur le marché du travail à partir des années 1970 comme un phénomène totalement nouveau. Or, l’adoption d’une perspective temporelle plus longue fait, au contraire, apparaître le caractère exceptionnel (d’un point de vue historique) des périodes de « retrait massif » des femmes de l’activité professionnelle. Ainsi, par exemple, le taux d’activité des femmes françaises atteint son niveau le plus bas depuis le début du 19ème en 1961 (28,2%, alors que celui-ci était de 29,4% en 1806). Au contraire, au début des années 1990 leur taux d’activité (37,9%) commence tout juste à dépasser celui qu’elles avaient connues pendant la période allant de 1896 à 1921 (entre 35% et 36%) - de quoi relativiser les cris d’alarme poussés par ceux qui dénoncent régulièrement les effets néfastes de la montée de l’activité féminine en cette fin de siècle ! Autrement dit, les femmes ont toujours participé à la production économique des pays européens. Cette précision faite, il convient de souligner les transformations qui sont intervenues dans les modalités de cette participation féminine au cours du temps. D’abord actives dans le cadre de la production paysanne, du commerce et de l’artisanat, c’est incontestablement la salarisation des femmes dans les activités se déroulant à l’extérieur du foyer qui constitue le véritable changement de la deuxième moitié du 20ème siècle.

 

 

Tableau 1 : Taux d’activité des hommes et des femmes en Europe, 1992

(population active comme % de la population totale en âge de travailler)

 

Pays

 

Femmes

 

Hommes

 

Total

 

Allemagne (*)

54.4%

76.5%

65.6%

Autriche

56.8%

75.6%

66.3%

Belgique

44.5%

67.6%

56.2%

Danemark

67.8%

76.3%

72.1%

Espagne

32.3%

66.2%

49.2%

Finlande

60.4%

62.1%

61.2%

France

51.3%

67.3%

59.3%

Grèce

36.8%

69.5%

53.1%

Irlande

36.5%

66.0%

51.3%

Italie

37.8%

71.1%

54.4%

Luxembourg

46.1%

76.4%

61.5%

Pays-Bas

50.8%

75.6%

63.4%

Portugal

59.0%

80.5%

69.5%

Royaume-Uni

60.4%

74.5%

67.5%

Suède

76.1%

78.3%

77.2%

(*) Sans tenir compte des nouveaux Länder

Source : (Rubery et alii 1996 Women and the European Employment Rate : 284).

 

Tableau 2 : Taux de salarisation des hommes et des femmes en Europe, 1991

(% de salarié-e-s parmi la population active)

 

Pays

 

Femmes

 

Hommes

 

 

1983

1991

1983

1991

Allemagne

86.9%

90.5%

87.7%

88.0%

Belgique

80.8%

84.7%

82.1%

81.5%

Danemark

90.2%

92.9%

81.5%

86.0%

Espagne

66.9%1

74.5%

70.7%1

74.3%

Finlande

73.0%2

72.0%

79.0%2

78.0%

France

84.3%

87.5%

81.9%

82.7%

Grèce

44.6%

54.7%

50.2%

52.4%

Irlande

85.8%

89.6%

69.7%

69.8%

Italie

73.7%

75.8%

69.8%

69.4%

Luxembourg

85.7%

89.1%

88.3%

89.2%

Pays-Bas

88.3%

88.4%

87.7%

88.6%

Portugal

64.8%1

67.9%

70.3%1

71.1%

Royaume-Uni

93.8%

92.0%

86.5%

81.3%

1 Données de 1987 2 Données de 1985

Source : (Maruani, 1995 : 108) et, pour la Finlande, Statistics Finland 1995 Women and Men in Finland, Working Conditions 1, Helsinki).  

 

Malgré une tendance générale à la hausse des taux d’activité féminine dans l’ensemble des pays européens, il existe toujours des écarts importants entre les pays membres de l’U.E. Alors que les taux d’activité masculine varient de 62% en Finlande à 80.5% au Portugal, les écarts des taux d’activité féminine sont nettement plus importants - allant de 32.3% en Espagne à 76.1% en Suède (Tableau 1). En dépit de la croissance récente des taux d’activité des femmes dans l’ensemble des pays européens, il est à noter que la participation des femmes au marché du travail reste, au sein de l’U.E., globalement moins élevée que celle des femmes dans d’autres pays industrialisés, tels les Etats-Unis. Toujours au niveau des taux d’activité, l’évolution historique est nettement différenciée selon le sexe. Ainsi, pour les hommes européens, on constate une diminution des taux d’activité aux deux extrémités de la pyramide des âges (moins de 25 ans et plus de 50 ans) - due au rallongement de la durée des études et à l’abaissement généralisé de l’âge de la retraite - et une stagnation à des niveaux élevés aux âges intermédiaires (25-49 ans). Du côté des femmes, en revanche, on note des évolutions variables selon les pays pour les plus jeunes et les plus âgées mais une croissance forte et générale des taux d’activité féminine entre 25 et 49 ans. L’augmentation récente de l’activité féminine est donc bien le fait des femmes européennes en âge d’avoir et d’élever des enfants (Maruani 1996 : 109).

 Il en va de même des taux de salarisation au sein de la population active. Le statut de salarié s’oppose à celui de travailleur indépendant ou d’employeur. Globalement, les femmes actives sont plus souvent salariées que leurs homologues masculins - le taux de salarisation au début des années 1990 s’établit à une moyenne de 85% pour elles, contre 79% pour les hommes (Tableau 2). Il existe néanmoins d’importants écarts de salarisation selon le pays. Ces différences reflètent à la fois la répartition des emplois nationaux entre les différents secteurs d’activité - primaire (agriculture, pêche), secondaire (production industrielle et manufacturière) et tertiaire (services) - et la répartition différenciée des hommes et des femmes sur le marché de l’emploi. Dans l’ensemble des pays européens, les femmes actives sont concentrées dans le secteur des services, c’est-à-dire là où les postes salariés sont très largement majoritaires. D’après les données du Tableau 2, on constate que :  

« la croissance de la population active féminine s’est faite, dans une très large mesure, par le biais du salariat [et] c’est l’activité féminine qui, dans les dix dernières années, a porté le mouvement général de salarisation des forces de travail ». (Maruani 1995 : 109).

Il est à noter que les différentes approches des systèmes de protection sociale et donc du rôle de l’Etat ont également des effets sur les taux d’activité et de salarisation des femmes. Ainsi, 

« les politiques étatiques peuvent affecter, notamment, la demande d’emplois féminins, la façon dont les femmes se définissent comme étant actives ou inactives sur le marché du travail, le coût et les bénéfices qu’engendre la décision de participation, compte tenu des coûts de garde des enfants et autres contraintes » (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E.1996, N° 9 : 2).

Par ailleurs, la proportion de femmes salariées varie en fonction de l’importance des services publics. En effet, les emplois du secteur public offrent une plus grande proportion d’emplois occupés par des femmes que par les hommes dans presque tout les états membres de l’U.E. (à l’exception de l’Espagne, de la Grèce et du Luxembourg). Comme nous le verrons en détail plus loin, le développement des services publics a un double effet sur l’emploi des femmes. D’une part, l’accès des femmes au marché de l’emploi est facilité par la mise à disposition d’équipements publics d’accueil pour les enfants, les personnes âgées, les malades et les handicapés. D’autre part, la mise en place ces mêmes services sert à accroître la demande de main-d’œuvre féminine.

2.2.2. Les modalités de l’activité féminine (carrières continues / discontinues)

 

Davantage encore que les taux d’activité et les taux de salarisation, ce sont les courbes d’activité des femmes qui apportent des renseignements les plus précis sur les modalités de la mutation en cours. Traditionnellement, on distingue trois types de courbes d’activité :  

  • La courbe à une seule crête - cette courbe renvoie à un modèle de l’inactivité dominante. Ici, seules les femmes âgées de 20 à 25 ans, célibataires et/ou sans enfants pour la plupart, se trouvent en grand nombre sur le marché de l’emploi. Après le mariage ou la première maternité, les femmes cessent définitivement d’exercer une activité professionnelle et les taux d’activité entre 26 et 60 ans sont relativement bas. 
  • La courbe « bi-modale » ou courbe « en dos de chameau » - cette courbe correspond à un modèle de l’activité discontinue. Dans ce cas, la majorité des femmes exercent une activité professionnelle à la sortie du système scolaire, mais se retirent du marché de l’emploi entre 25 et 40 ans, quand leurs enfants sont en bas âge. Le deuxième pic de cette courbe correspond à la reprise d’une activité professionnelle quand les enfants sont grands. Selon les pays, ce retour sur le marché de l’emploi peut s’effectuer soit à temps plein, soit à temps partiel.  
  • La courbe en « U renversé » - cette courbe caractérise un modèle dominé par l’activité continue. C’est la courbe d’activité habituelle des hommes et correspond à une situation où les femmes n’arrêtent pas de travailler quand elles ont des enfants, même en bas âge - elles cumulent activité professionnelle et responsabilités familiales. Cette courbe traduit donc un rapprochement et une homogénéisation des comportements d’activité féminine et masculine. (Maruani 1995 : 109).

 

Graphiques 1 - 15

(voir en Annexe)

 

A l’aide des graphiques, on peut constater le détail des évolutions en cours. Au tout début des années soixante, il était possible de regrouper les pays européens selon cinq catégories ou modèles de l’activité féminine : 

  • La courbe d’activité en U renversé (le modèle « scandinave »).

A cette époque, seules la Suède et la Finlande étaient caractérisées par la courbe en U inversé, signifiant une norme d’activité continue de la part des femmes. Ce modèle fut d’ailleurs rapidement identifié comment un « modèle scandinave », où les taux d’activité féminine et les modes de participation des femmes au marché de l’emploi se rapprochent des pratiques masculines. Depuis le début des années 1980, ce modèle s’est encore renforcé dans ces pays, avec toutefois une baisse des taux d’activité parmi les moins de 25 ans, liée à un allongement de la durée des études de la part des jeunes femmes. (Rubery et alii 1996 : 287).  

  • La courbe d’inactivité dominante avec un taux d’activité bas.

De même, les pays de l’Europe de Sud partageaient, au début des années 1960, le même type de courbes d’activité - celles caractérisées par l’inactivité dominante, avec de très faibles taux d’activité, situés autour de 20% entre 25 et 49 ans, avec un léger pic vers 25 ans. Dans ce cas, l’évolution est nettement différenciée selon les pays au cours des trente dernières années :  

« Au fil des années, les voies ont radicalement divergé : les modèles d’activité se sont diversifiés au point qu’il n’y a plus, en la matière, d’unité de l’Europe de Sud. En Italie et en Espagne, la courbe a gardé la même forme, mais le niveau de l’activité a augmenté plus rapidement et plus fortement en Italie qu’en Espagne. Le point culminant de l’activité féminine se situe donc toujours autour de 25 ans. Le changement ici est, pour l’heure, plus quantitatif que qualitatif : plus de femmes sont actives, mais une bonne part d’entre elles cesse définitivement de travailler à partir de 25 ans. Ces retraits du marché du travail sont moins fréquents à 30 qu’à 40 ans : à l’évidence, il y a là un phénomène de génération qui laisse présager un avenir probablement différent. La Grèce a connu un cheminement distinct : c’est le seul pays où l’on ait vue une diminution des taux d’activité féminine entre 1960 et 1980. La remontée s’effectue après 1980 pour aboutir en 1991 à une courbe proche de celle qui prévaut en Espagne et en Italie. Au Portugal, la situation est toute différente. Partant d’une courbe quasi étale et de taux d’activité très bas (moins de 20% après 25 ans), ce pays dessine aujourd’hui une courbe d’activité féminine continue, proche par sa forme et son niveau de celle de la France et du Danemark. De tous les pays de l’Union européenne, c’est celui qui a connu l’évolution la plus rapide et la plus marquée : en l’espace de trente ans, les portugaises sont passées de l’inactivité dominante à l’activité continue, et ce sans détour par une période de discontinuité. En 1960, entre 25 et 49 ans, mois de 20% des femmes étaient actives. Trente ans plus tard, près de 75% d’entre elles sont sur le marché du travail. ». (Maruani 1995 : 110).

  • La courbe d’inactivité dominante avec un taux d’activité moyen. 

Dans la troisième catégorie des années soixante, regroupant l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas, on retrouvait une courbe à un seul pic, située à un niveau intermédiaire du point de vue des taux d’activité des femmes âgées de 25 à 49 ans - en dessous des 20% pour les Pays-Bas, au-dessus en Autriche et en Belgique. Au début des années 1990, les Pays-Bas évoluent vers un modèle d’activité discontinue (courbe d’activité en « dos de chameau »), mais avec un niveau de reprise d’activité de la part des femmes qui est inférieur à celui des allemandes ou des britanniques. En Autriche et en Belgique, on retrouve toujours une courbe à un seul pic qui, de plus en plus, se transforme en plateau - l’activité féminine y augmente considérablement avec une partie croissante des femmes adoptant des trajectoires professionnelles continues, sans que l’activité continue ne soit encore devenue la norme dominante dans ces pays.

 

  • La courbe d’activité « en dos de chameau » avec un taux d’activité moyen. 

Au tout début des années soixante, quatre pays présentaient des schémas d’activité féminine tout à fait similaires. En Allemagne, au Danemark, en France et au Royaume-Uni, la courbe d’activité se présentait selon le modèle « en dos de chameau », avec une chute des taux d’activité des femmes âgées de 25 à 49 ans autour de 40%. Trente ans plus tard, ces pays ne présentent pas les mêmes évolutions. Ainsi,  

« le Danemark et la France ont vu leurs courbes prendre la forme d’un U renversé, passant ainsi à un modèle dominant d’activité continue. Au Danemark, l’évolution s’est faite par paliers successifs et réguliers, à partir de 1960. En France le décollage s’est produit plus brutalement après 1968. Dans ces deux pays, de plus en plus de femmes sont actives et l’activité continue y est devenue la règle. En Allemagne et au Royaume-Uni, en revanche, la forme de la courbe est restée bi-modale, alors que les taux d’activité ont augmenté fortement au Royaume-Uni, de façon plus lente et plus légère en Allemagne. Plus de femmes y sont actives, donc, mais la norme reste la discontinuité de la vie professionnelle ». (Maruani 1995 : 110).

  • La courbe d’activité « en dos de chameau » avec un taux d’activité bas. 

Dans le dernier cas de figure des années soixante, on retrouve l’Irlande et le Luxembourg qui présentaient alors d’assez grandes similitudes - une courbe d’activité discontinue avec un taux d’activité des femmes âgées de 25 à 49 ans autour de 25% et une légère reprise des taux en fin de vie professionnelle. Dans ces deux pays, l’évolution des trente dernières années est assez proche. Au début des années 1990, on y trouve toujours une courbe à un seul pic, avec une baisse des taux d’activité à partir de 25 ans, mais les taux d’activité sont nettement plus élevés qu’en 1960. Ainsi, bien que l’interruption d’activité au moment des maternités reste la norme, les femmes âgées de 30 à 40 ans en 1991 sont nettement plus présentes sur le marché de l’emploi que celles des générations précédentes.  

C’est ainsi que le paysage européen des modalités de l’activité féminine s’est transformé au cours des trente dernières années. Les catégories qui fonctionnaient au début des années soixante ne permettent plus de rendre compte de manière fidèle des évolutions différenciées selon le pays. Ainsi, en 1991, on ne distingue plus que quatre groupes de pays :  

« en Grèce, en Espagne, en Irlande et au Luxembourg, la moitié des femmes de 25 à 49 ans sont actives ;

en Autriche, aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne, on retrouve la moyenne européenne : les deux tiers des femmes de cette classe d’âge sont sur le marché du travail ;

en France, au Portugal et au Royaume-Uni les trois quarts des femmes sont « actives » ;

au Danemark, en Finlande et en Suède, près de 9 femmes sur 10 exercent une activité professionnelle entre 25 et 49 ans. ». (Maruani 1995 : 112).

Pourtant, quel que soit le point de départ ou d’arrivée, la même tendance se retrouve dans l’ensemble des pays de l’Union européenne :  

« Les taux d’activité des 25-49 ans ne cessent d’augmenter, de façon significative, régulière et systématique. Dans ces classes d’âge qui, autrefois, constituaient les « classes creuses » de l’activité féminine, on rencontre désormais des taux d’activité très élevés, dépassant parfois ceux des autres groupes d’âge [c’est le cas en Autriche, en Belgique, au Danemark, en Finlande, en France, au Portugal et en Suède]. Aucun pays n’échappe à cette mutation qui se traduit par une double homogénéisation : - homogénéisation des comportements d’activité masculins et féminins : de plus en plus de femmes ont, comme les hommes, des trajectoires professionnelles continues, qui ne s’interrompent pas à l’âge des maternités. Entre 25 et 49 ans, les taux d’activité masculine et féminine se rapprochent jusqu'à se confondre parfois ; - homogénéisation entre femmes d’Europe : en dépit des cheminements différents, cette évolution concerne depuis le début des années quatre-vingt tous les pays de l’Union européenne. Le sens de la pente est le même partout, même si les résultats demeurent encore bien différents. On peut donc dire que, d’une certaine façon, ce sont les mères de famille qui ont assuré l’essentiel de la croissance de la population active européenne. C’est en effet parmi les 25-49 ans que l’activité féminine a véritablement explosé. Or, parmi les femmes de ces classes d’âge, ce sont les taux d’activité des mères de famille qui ont le plus augmenté. ». (Maruani 1995 : 111-112).

En analysant les écarts de taux d’activité des femmes dans les différents pays membres de l’Union européenne, on oublie trop souvent qu’il existe également une variation des taux de participation professionnelle des femmes au sein d’un même pays. Or, les dernières recherches indiquent très clairement que plusieurs facteurs servent à différencier le rapport à l’emploi des femmes d’une même nationalité - nous nous en tiendrons aux variables les plus significatives, à savoir : le niveau d’études et la situation de famille.  

2.2.3. Taux d’activité des femmes selon le niveau d’études 

De manière générale, il s’avère que les femmes très qualifiées sont mieux intégrées dans l’emploi que leurs compatriotes à plus faible niveau d’instruction. Par ailleurs, le niveau d’instruction joue encore lorsque les femmes ont des enfants ou d’autres responsabilités familiales. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1995, N° 6 : 1). A ce titre, il est intéressant de noter que  

« la prise en compte des niveau de qualification laisse apparaître de nouvelles ressemblances et disparités nationales. Les disparités des taux de participation entre pays sont particulièrement prononcées en ce qui concerne les femmes à faible niveau de qualification et sont beaucoup moins sensibles chez les diplômées ». (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1995, N° 6 : 2).

D’après le Tableau 3, on constate qu’il existe une convergence forte des taux d’activité des femmes très diplômées dans les différents pays de l’Union européenne, alors que les taux d’activité des femmes n’ayant pas dépassé la durée de la scolarité obligatoire se caractérisent d’une plus grande diversité entre pays. Dans le même temps, la divergence des taux d’activité entre les femmes très diplômées et les femmes peu diplômées est plus prononcée dans certains pays que dans d’autres.  

Tableau 3 : Taux d’activité des femmes de 20-39 ans selon le niveau de qualification et la maternité, EU12, 1991

 

Situation de famille

 

Femmes sans enfant à charge

 

Mères de famille

Impact de la maternité

 

Niveau d’études

Pays

Scolarité obli-gatoire

Niveau

inter-médiaire

Enseign-ement supérieur

Total

Scolarité obli-gatoire

Niveau

inter-médiaire

Enseign-ement supérieur

Total

 
Allemagne

77.4%

86.7%

92.9%

85.4%

44.8%

53.9%

61.8%

51.9%

- 39

Belgique

72.1%

88.8%

94.6%

83.9%

58.2%

76.9%

86.1%

70.3%

- 16

Danemark

75.9%

85.3%

94.2%

85.6%

82.4%

89.4%

95.2%

87.6%

+ 2

Espagne

62.2%

81.0%

92.2%

73.7%

39.1%

61.2%

83.9%

46.8%

- 37

France

na

na

na

84.3%

na

na

na

69.9%

- 17

Grèce

50.6%

70.9%

89.5%

61.1%

37.4%

47.7%

81.2%

47.4%

- 22

Irlande

71.9%

84.3%

91.1%

82.7%

29.5%

46.8%

68.1%

40.7%

- 51

Italie

64.9%

83.5%

94.6%

73.9%

42.4

67.4%

88.6%

51.6%

- 30

Luxembourg

78.5%

95.1%

93.4%

83.2%

41.0%

48.9%

68.6%

43.5%

- 48

Pays-Bas

76.1%

84.0%

93.1%

84.0%

36.3%

53.9%

69.5%

48.1%

- 43

Portugal

78.7%

80.0%

98.1%

81.7%

72.7%

86.8%

96.2%

76.9%

- 6

Royaume-Uni

98.2%

89.8%

94.4%

90.3%

56.0%

64.3%

74.0%

59.2%

- 34

Total E12

77.1%

85.9%

93.6%

83.7%

48.3%

60.0%

76.2%

57.8%

- 31

na donnée non-disponible.

Source : (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E., 1995, N° 6 : 8). 

Graphique 16

« Taux d’activité à temps plein et à temps partiel des mères de famille ayant au moins un enfant âgé de moins de 11 ans à charge, Union européenne, 1993 »

Source : (Rubery et alii 1996 : 287).  

Les diplômées ont des taux de participation bien plus élevés que les femmes à faible niveau d’instruction en Espagne, en Grèce et en Italie, alors que l’écart entre les deux groupes est beaucoup plus faible au Royaume-Uni. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1995, N° 6 : 2).

 Par ailleurs, il est intéressant de souligner que le niveau d’instruction n’influence pas seulement les taux d’activité des femmes ; il est également corrélé avec des modalités d’activité. Ainsi, le taux d’emploi à temps plein des mères de famille augmente en fonction du niveau de diplôme et cela dans tous les pays, notamment pour les diplômées de l’enseignement supérieur. Ainsi, plus de 45% des mères diplômées travaillent à temps plein dans sept pays européens, alors que moins d’un tiers des mères n’ayant pas dépassé la période de l’instruction obligatoire occupent un emploi à temps plein dans tous les pays à l’exception du Danemark (45%) et du Portugal (61%). Cependant, le taux d’emploi à temps partiel augmente également avec le niveau d’instruction, sauf dans les pays du sud de l’Europe où cette forme d’emploi est peu fréquent. En bref, l’instruction va de pair avec une plus grande participation des mères, aussi bien dans l’emploi à temps plein que dans l’emploi à temps partiel. ((Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1995, N° 6 : 4).

2.2.4. Taux d’activité des femmes selon la situation de famille

 Il en va de même pour l’influence exercée par la maternité sur les taux d’activité féminine. L’arrivée d’un enfant affecte davantage les taux de participation des femmes dans certains pays que dans d’autres. Pourtant,

 « les disparités nationales en ce qui concerne l’effet de la maternité sur les taux d’activité se maintiennent même lorsque le niveau de qualification des femmes est pris en compte. Une moins grande similarité des taux de participation est enregistrée entre pays pour les diplômées qui ont des enfants que pour les femmes sans enfants à charge ». (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1995, N° 6 : 2).

Comme pour les femmes sans enfant à charge, les écarts des taux d’activité les plus forts se rapportent aux mères les moins instruites et c’est parmi les diplômées que l’on enregistre les taux d’activité les plus forts pour toutes les mères. Il n’empêche, même chez les femmes diplômées de l’enseignement supérieur, il existe un « effet négatif » de la maternité sur l’activité professionnelle des femmes dans l’ensemble des pays, à l’exception du Danemark (Tableau 3). En même temps, l’impact des diplômes supérieurs sur les taux d’activité des mères varient selon le pays ; leur influence positive est particulièrement marquée dans cinq pays : l’Espagne, la Grèce, l’Italie, l’Irlande et les Pays-Bas. Dans ces pays, les taux d’activité des mères de famille diplômées sont deux fois importants que ceux des mères qui ne sont pas allées au-delà de la période de scolarité obligatoire. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1995, N° 6 : 3). Par ailleurs, il est clair que la relation entre maternité, activité et temps de travail varie sensiblement d’un pays à un autre. Non seulement les mères de famille s’orientent de manière différenciée vers l’emploi à temps plein ou à temps partiel (Graphique 16), leurs durées de travail varient également en fonction du type de temps partiel qui domine dans leur pays d’origine.  

Tableau 4A : Taux d’activité des femmes entre 20 et 59 ans en fonction du nombre d’enfants à charge, 1990

 

Pays

 

Sans enfants

 

1 enfant

 

2 enfants

 

3 enfants et +

 

Allemagne (*)

67.3%

59.6%

48.6%

36.0%

Belgique

49.4%

68.4%

67.3%

46.6%

Danemark

81.7%

89.1%

88.8%

79.7%

Espagne

34.8%

42.0%

40.4%

31.8%

France

68.6%

77.3%

69.9%

39.6%

Grèce

42.7%

50.8%

48.6%

44.8%

Irlande

49.2%

40.4%

35.7%

26.3%

Italie

41.1%

52.7%

46.4%

36.1%

Luxembourg

45.6%

44.3%

33.7%

31.9%

Pays-Bas

56.8%

50.5%

48.0%

37.2%

Portugal

54.5%

68.9%

69.9%

57.1%

Royaume-Uni

77.1%

67.3%

55.6%

40.0%

E12

60.5%

60.9%

55.6%

40.0%

Source : (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E., 1992, N° 1: 8).

  

Tableau 4B : Taux d’activité des femmes entre 20 et 59 ans en fonction de l’âge du plus jeune enfant à charge, 1990

 

Pays

 

0-2 ans

 

2-7 ans

 

7-14 ans

 

moins de 7 ans

 

moins de 14 ans

Allemagne (*)

41.5%

52.8%

61.5%

46.7%

49.8%

Belgique

63.9%

68.9%

61.5%

66.5%

66.3%

Danemark

84.2%

89.6%

90.2%

86.6%

87.3%

Espagne

40.2%

44.2%

37.3%

42.5%

41.7%

France

61.5%

69.4%

72.7%

65.1%

66.4%

Grèce

46.5%

48.6%

50.3%

47.6%

48.7%

Irlande

37.4%

32.3%

31.7%

35.0%

34.6%

Italie

49.5%

51.1%

47.3%

50.4%

50.4%

Luxembourg

37.3%

38.6%

40.3%

38.0%

39.1%

Pays-Bas

40.0%

45.4%

54.0%

42.3%

44.6%

Portugal

69.0%

70.5%

66.2%

69.9%

69.5%

Royaume-Uni

46.5%

61.6%

76.1%

53.3%

57.5%

E12

49.7%

57.1%

59.3%

53.3%

54.9%

Source : (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E., 1992, N° 1: 8).

Dans certains pays, le temps partiel recouvre des durées hebdomadaires de travail très courtes : un tiers des emplois occupés à temps partiel des mères aux Pays-Bas les occupent moins de dix heures par semaine. Il en va de même pour un quart des emplois à temps partiel des mères au Royaume-Uni et d’un cinquième de ces emploi en Irlande et en Espagne. Dans d’autres pays, en revanche, le temps partiel long (plus de 25 heures par semaine) est plus répandu notamment au Danemark (70% des mères à temps partiel), en France (46%), au Portugal (43%) et en Grèce (47%). (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1995, N° 6 : 5). 

Les autres facteurs qui influencent les taux et les modalités d’activité des mères de famille sont le nombre d’enfants et l’âge du plus jeune enfant à charge. Il est difficile de réunir des données qui soient à la fois récentes et fiables sur ce thème, mais les Tableau 4A et 4B permettent de saisir l’influence de ces deux phénomènes au début des années 1990. Le Tableau 4A confirme le fait que, dans la majorité des pays européens, le fait d’avoir un enfant à charge ne représente plus un obstacle insurmontable à l’activité professionnelle des femmes. Dans sept pays sur douze, les taux d’activité des mères de un enfant sont même supérieurs au taux moyen d’activité de l’ensemble des femmes âgées de 20 à 59 ans. Cet écart traduit « l’effet de génération » qui caractérise l’activité féminine, dans la mesure où la catégorie des femmes sans enfants à charge regroupe à la fois les femmes n’ayant jamais eu d’enfant et celles, plus âgées, qui ont eu des enfants à charge à un moment de leur vie. Il est à noter que, à l’exception du Danemark, les taux d’activité féminine butent sur le seuil du troisième enfant. Dans la plupart des pays, il existe un écart beaucoup plus important entre les taux d’activité des mères ayant deux enfants à charge et celles avec trois enfants ou plus que entre les mères de deux enfants et celle ayant un seul enfant à charge (Tableau 4A).

Quant aux variations des taux d’activité en fonction de l’âge du plus jeune enfant à charge (Tableau 4B), elles correspondent étroitement aux différents modèles de participation économique des femmes présentés dans la Partie II.2. Ainsi, dans quatre pays (la Belgique, le Danemark, la France et le Portugal), le caractère continue de l’activité féminine se traduit par des taux d’activité supérieurs à 60% chez les mères ayant un dernier enfant en très bas âge (moins de 2 ans).

2.2.5. Le travail à temps partiel en Europe

 Cette rapide présentation des facteurs qui influencent les taux et les modalités de l’activité professionnelle féminine permet de comprendre à quel point le travail à temps partiel occupe une place charnière dans tous les débats sur l’emploi des femmes en Europe à l’heure actuelle. On se doit de souligner, tout d’abord, la première spécificité du temps partiel, que nous connaissons toutes et tous - le temps partiel est une forme atypique d’emploi qui touche les femmes en priorité - environ 80% des emplois à temps partiel en Europe sont occupés par des femmes. 

En deuxième lieu, il est utile de rappeler la variabilité du temps partiel au sein de l’Union européenne - en 1992, le temps partiel touche 64% des femmes actives aux Pays-Bas, 45% au Royaume-Uni, 37% au Danemark et 34% en Allemagne, alors qu’il ne concerne que 8% des actives en Grèce, 10% en Finlande, 12% au Portugal et 14% en Espagne. La France (25%), la Belgique (28%), le Luxembourg (17%) et l’Irlande (19%), occupent une position intermédiaire en Europe (Tableau 5).  

Il convient d’indiquer que de 1983 à 1992, 56% des nouveaux emplois créés au sein de l’Union européenne (E.U. 10) furent des emplois à temps partiel. Ces créations d’emploi à temps partiel ne concernent pas uniquement les femmes, puisque, au cours de cette période 54% des nouveaux emplois occupés par des hommes sont des emplois à temps partiel (contre 56% des nouveaux emplois occupés par des femmes). Il n’empêche, comme l’augmentation de la population active est largement le fait des femmes, plus de 75% des nouveaux emplois européens à temps partiel sont occupés par des femmes. (Rubery et alii 1996 : 20).

L’attention accordée à cette forme atypique d’exercice d’une activité professionnelle ne traduit pas, loin de là, un consensus quant au sens à attribuer à ce phénomène. En schématisant à peine, on peut identifier les deux positions extrêmes qui caractérisent le débat sur le temps partiel :  

  • d’une part, une position qui est largement favorable au développement du temps partiel (à condition, bien sûr, que celui-ci soit conjugué au féminin). Nous avons affaire ici à la position dite « de la conciliation », qui analyse le temps partiel comme un outil efficace pour permettre aux femmes actives ayant des enfants à charge de mieux « concilier » les exigences souvent contradictoires de leur investissement professionnel et de leurs responsabilités familiales et domestiques. Cette position en faveur du travail à temps partiel peut être articulée à deux visions radicalement opposées de la place des femmes sur le marché de l’emploi. Dans un premier cas, le discours en faveur du temps partiel féminin correspond à une remise en questions de la légitimité de l’activité féminine, à un appel à un « retour partiel » des femmes chez elle. Cette prise de position postule la présence d’un conjoint actif dans le foyer et inscrit l’activité à temps partiel dans une division sexuelle traditionnelle du travail domestique. Mais une prise de position en faveur du temps partiel féminin ne correspond pas forcément à un désir de « renvoyer les femmes chez elles ».. Selon un autre point de vue, le temps partiel constitue un outil efficace de maintien des femmes sur le marché de l’emploi, leur permettant d’éviter une interruption de carrière au moment des maternités et de contourner ainsi les difficultés de (ré)insertion rencontrées par les femmes en situation de retour vers l’emploi. Ici, il s’agit de reconnaître le poids des charges domestiques et familiales qui pèsent surtout sur les femmes et de défendre l’activité à temps partiel vis-à-vis de l’activité professionnelle discontinue. Selon cette deuxième perspective, le travail à temps partiel est présenté comme un droit pour les femmes salariées, droit dont on déplore qu’il soit si souvent dénié par leurs employeurs. Enfin, que ce soit dans l’une ou l’autre des perspectives, ces discours s’articulent fréquemment avec des objectifs démographiques (ex: les mesures spécifiques au troisième enfant e, France).
  • d’autre part, une position critique vis-à-vis du développement du temps partiel qui met l’accent sur les dangers de ce phénomène du point du vue des femmes. Dans cette perspective, le temps partiel est analysé en rapport avec les mécanismes de la « flexibilisation » du marché de l’emploi et saisi essentiellement comme un outil spécifiquement exploité par les employeurs vis-à-vis de leur main-d’œuvre féminine afin d’accroître la productivité et la compétitivité des entreprises. Analysé ainsi, le temps partiel féminin contraint participerait à l’accroissement des inégalités et de la précarité qui frappe les femmes de plein fouet (puisque temps partiel = salaire partiel = retraite partielle). Il devient alors un phénomène à combattre au nom de l’égalité entre les sexes, le plus souvent en rapport avec une lutte en faveur de la réduction du temps de travail pour tous.

 2.2.5.1. Les faits sociologiques du temps partiel 

Il existe plusieurs thèses quant à l’explication des écarts dans la proportion de femmes travaillant à temps partiel dans les différents pays européens. Il est généralement admis que cette forme atypique d’activité professionnelle résulte d’une combinaison de contraintes économiques et institutionnelles qui empêchent les femmes d’investir le marché de l’emploi dans les mêmes conditions que les hommes. (Pfau-Effinger 1993 : 386). On peut identifier au moins trois pistes d’analyse de ce phénomène dans les recherches contemporaines : 

  • Le travail à temps partiel et la « flexibilisation » du marché de l’emploi. La recherche d’une flexibilité accrue dans la gestion de la main-d’œuvre constitue une des stratégies adoptées par les entreprises européennes face à la concurrence liée à la « mondialisation » de la production. Le développement des postes de travail à temps partiel s’inscrit dans un contexte marqué par la mise en cause croissante des relations de travail traditionnelles en Europe. En raison de leur concentration dans le secteur des services et de la discrimination dont elles font l’objet, les femmes subiraient tout particulièrement les effets d’une telle recherche de flexibilité. De ce point de vue, la flexibilité interne à l’entreprise est favorisée par l’embauche de personnes à temps partiel, dont les horaires de travail sont susceptibles d’être calqués étroitement sur les pics de l’activité de l’entreprise (caissières de supermarché travaillant le week-end, femmes de ménages travaillant après la fermeture des bureaux, etc.). De même, la flexibilité numérique correspond à des stratégies permettant à l’entreprise de gérer au plus près la productivité et la masse salariale en fonction de la demande (deux personnes embauchées à mi-temps offrent davantage de flexibilité qu’une seule personne embauchée à temps plein).

 Ainsi, le temps partiel est aussi souvent synonyme de précarité : en France, sur les 29% d’actives salariées à temps partiel, tous horaires confondus, la moitié (48%) sont en intérim, contrat à durée déterminée (CDD), stage ou sur des dispositifs d’aide à l’emploi (notamment les contrats emploi-solidarité - CES). (Insee 1995 : 133). Selon cette thèse, le taux de temps partiel servirait d’indicateur de l’état du développement économique des différents pays européens. Ce serait dans les sociétés les plus intégrées à « l’économie mondiale » que la recherche de flexibilité serait le plus important et donc que les taux de temps partiel (féminin) seraient les plus élevés. Pourtant, malgré l’érosion évidente du modèle traditionnel du rapport salarial, cette thèse, qui met l’accent uniquement sur les effets de la demande des entreprises, ne permet pas de rendre compte de la totalité de l’activité féminine à temps partiel. D’une part, il n’existe aucune recherche systématique comparant les secteurs d’emploi des salariées à temps partiel dans les différents pays européens (secteur public, entreprises privées concurrentielles), ni sur le degré selon lequel les employeurs ont adopté des stratégies de flexibilisation de la main-d’oeuvre. D’autre part, comme l’indique le Tableau 6, ce n’est pas forcément dans les pays où le taux d’activité féminine à temps partiel est le plus élevé que l’on trouve le plus fort taux de « temps partiel contraint ». Dans un tel cas, il semble difficile d’attribuer les écarts du temps partiel féminin uniquement aux stratégies différenciées des entreprises dans les différents pays européens. (Pfau-Effinger 1993 : 387).

  •  Le travail à temps partiel et les politiques publiques (fiscales et/ou familiales). Vue du côté de l’offre du travail, l’analyse du travail à temps partiel féminin met l’accent sur l’influence de l’intervention de l’Etat. Les politiques étatiques en matière fiscale et familiale sont susceptibles de créer des conditions favorables soit à l’activité à temps plein, soit à l’activité à temps partiel des femmes. D’une part, par le biais des politiques fiscales (imposition conjointe ou indépendante des membres adultes d’un même foyer, déductions fiscales pour les frais de garde des enfants, etc.) l’Etat peut favoriser ou pénaliser les couples bi-actifs à temps plein. Dans les pays où l’homme est considéré comme le « chef de ménage » (modèle fort de l’homme pourvoyeur des ressources), le système d’imposition fiscale est basé sur le ménage. Or, les régimes fiscaux qui se basent sur le ménage plutôt que sur les individus comme unité d’imposition, imposent plus fortement les « seconds salaires » qu’ils n’imposent celui du « chef de famille ». Tout en décourageant l’activité professionnelle des conjointes, ces systèmes accordent des subventions aux ménages où les épouses sont dépendantes (inactives) ou dont la durée du travail et/ou les revenus ne dépassent pas un certain seuil. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1996, N° 9 : 4).  

D’autre part, il est admis que les politiques familiales exercent une influence sur les modalités d’activité des femmes. Dans les pays où les équipements publics de garde des enfants en bas âge font défaut ou dans ceux où la journée scolaire est très courte (Tableau 13), les mères de famille qui souhaitent exercer une activité professionnelle n’ont d’autre choix que le travail à temps partiel. Il est donc généralement admis que les pays caractérisés par un fort taux de travail féminin à temps partiel sont également ceux où les équipements collectifs de prise en charge des enfants sont les moins répandus. Pourtant, cette thèse souffre de l’absence de données systématiques et comparables sur la combinaison possible des systèmes formels et informels de garde des enfants et sur le coût financier des équipements collectifs. Il semblerait que la relation entre l’organisation de la garde des enfants et le taux de travail à temps partiel soit moins directe et linéaire que l’on pourrait l’imaginer.

De plus, il est important de noter que, contrairement à un des nombreux « mythes » qui circulent à propos du temps partiel féminin, ce n’est pas chez les femmes de 25 à 49 ans (c’est-à-dire, chez celles qui sont « en âge de procréer » ou de s’occuper d’enfants en bas âge) que le temps partiel est le plus répandu. Dans certains pays comme le Danemark, la France, l’Italie et la Grèce, c’est précisément dans cette classe d’âge que l’on trouve les plus faibles pourcentages de femmes actives travaillant à temps partiel. Dans tous les pays de l’Union européenne, ce sont les femmes âgées de plus de 55 ans et celles de moins de 25 ans qui connaissent les plus forts taux de travail à temps partiel et c’est dans ces deux catégories d’âge que se situe l’essentiel de l’augmentation récente du temps partiel en Europe. Ainsi, sans nier l’importance des modalités de l’intervention étatique dans les modes de vie des individus, des couples et des familles, il semble difficile d’attribuer les écarts constatés dans les taux du temps partiel féminin uniquement aux effets des politiques publiques en matière fiscale ou familiale dans les différents pays européens.

  • Le travail à temps partiel et la construction culturelle de la maternité. La troisième piste pour analyser les différences de taux de temps partiel féminin en Europe propose de renverser la logique des approches précédentes. Elle interroge le sens de la causalité habituellement postulé dans les recherches sur ces thèmes et se place du point du vue des femmes elles-mêmes. Bien qu’elle ne nie pas l’intérêt des analyses traditionnelles qui attirent l’attention sur les diverses contraintes qui poussent les femmes vers le travail à temps partiel, cette approche s’inspire de la notion de « contrat de genre » pour proposer d’élargir l’analyse aux fondements culturels de la pratique (ou du refus) de cette forme atypique d’activité professionnelle par les femmes dans différents contextes nationaux.

  

Tableau 5 : Le taux d’activité à temps partiel en Europe, selon le sexe, 1985-1992

 

Pays

 

Femmes

 

Hommes

 

Total

 

 

1985

1992

1985

1992

1985

1992

Allemagne (*)

29.6%

34.3%1

2.0%

2.7%1

12.8%

15.5%1

Autriche

15.7%

17.3%2

1.4%

1.6%2

7.0%

8.2%2

Belgique

21.1%

28.1%

1.8%

2.1%

8.6%

12.4%

Danemark

43.9%

36.7%

8.4%

10.1%

24.3%

22.5%

Espagne

13.9%

13.7%

2.4%

2.0%

5.8%

5.8%

Finlande

12.2%

9.8%

4.5%

5.1%

8.2%

7.4%

France

21.8%

24.5%

3.2%

3.6%

10.9%

12.7%

Grèce

10.0%

8.4%

2.8%

2.8%

5.3%

4.8%

Irlande

15.5%

18.6%

2.4%

3.9%

6.4%

9.1%

Italie

10.0%

11.5%

3.0%

2.9%

5.3%

5.9%

Luxembourg

16.3%

16.5%

2.6%

1.3%

7.2%

6.9%

Norvège  

48.2%3

       
Pays-Bas

51.0%

63.8%

7.6%

15.4%

22.4%

34.5%

Portugal

10.0%

11.5%

3.4%

4.1%

6.0%

7.3%

Royaume-Uni

44.3%

44.5%

4.3%

6.2%

20.9%

23.2%

Suède

45.5%

41.2%

6.8%

8.3%

25.4%

24.3%

E15

27.2%

28.7%

3.3%

4.2%

12.5%

14.2%

(*) Sans tenir compte des nouveaux Länder. 1 Données de 1991. 2Les salariés travaillant moins de 12 heures/semaine ne sont pas comptabilisés 3Données de 1990

Source : (Rubery et alii 1996 Women and the European Employment Rate : 289).

  

Tableau 6 : La proportion de femmes à temps partiel déclarant travailler à temps partiel contre leur gré, Union européenne, 1990

 

Pays

% de femmes travaillant à temps partiel en 1992

% de femmes travaillant à temps partiel contre leur gré en 1990

Allemagne (*)

34.3%1

6.4%

Autriche

17.3%2

-

Belgique

28.1%

29.4%

Danemark

36.7%

9.4%

Espagne

13.7%

29.7%

Finlande

9.8%

16.0%

France

24.5%

-

Grèce

8.4%

14.2%

Irlande

18.6%

21.3%

Italie

11.5%

31.9%

Luxembourg

16.5%

-

Norvège

48.2%3

-

Pays-Bas

63.8%

22.9%

Portugal

11.5%

29.3%

Royaume-Uni

44.5%

7.2%

Suède

41.2%

13.3%

(*) Sans tenir compte des nouveaux Länder 1 Données de 1991. 2Les salariés travaillant moins de 12 heures/semaine ne sont pas comptabilisés 3Données de 1990

Source : (Pfau-Effinger 1993 : 385).

  

Comme nous l’avons vu plus haut, la notion de « contrat de genre » correspond à l’idée selon laquelle, dans chaque contexte national, il existe un consensus socioculturel quant aux normes d’interaction entre les sexes. Ainsi, d’après Pfau-Effinger (1993), les deux types d’analyses présentés plus haut partent du postulat selon lequel toutes les mères de famille choisiraient de travailler à temps plein si elles n’en étaient pas empêchées par l’absence d’équipements collectifs de prise en charge des enfants ou si les politiques publiques n’étaient pas défavorables à une telle modalité d’activité. Or, c’est justement la remise en question de ce postulat de départ qui est au cœur de l’analyse de la relation entre l’exercice à temps partiel et les différents modes de construction culturelle de la maternité (et de la féminité) dans différents contextes nationaux. Pour schématiser la thèse de Pfau-Effinger (1993), on peut dire que les caractéristiques d’un « contrat de genre », qui est spécifique à une société donnée à un moment historique donné, ne se manifestent pas seulement au niveau des structures institutionnelles (organisation du travail, politiques publiques, etc.). Elles sont également présentes « dans la tête » des membres de cette société ; ancrées dans les représentations mentales et symboliques des acteurs (et actrices) sociaux. Ces représentations collectives participent à la construction d’une vision relativement cohérente et partagée de ce qui est considéré comme « normal » pour une femme ou pour un homme dans tel ou tel contexte sociétal.

Ainsi, dans des sociétés caractérisées par un contrat de genre de type différencialiste (voir la Partie 2.1.3.), les acteurs sociaux seront socialisés à accepter comme « normale » une division sexuelle du travail traditionnelle (version forte du modèle de l’homme pourvoyeur de ressources) et à croire, par exemple, que les enfants sont mieux élevés quand ils sont le à la maison par leur propre mère. Une telle modalité du « contrat de genre » sera donc caractérisée par de forts taux d’activité féminine à temps partiel et/ou par l’activité discontinue des femmes qui aspireront, en grande majorité, à se consacrer à l’éducation de leurs enfants. De même, les pratiques de gestion de la main-d’œuvre adoptées par les entreprises et les dispositifs étatiques seront calqués sur le système des croyances qui domine la société en question. Loin de s’imposer aux femmes par le biais des contraintes matérielles, économiques ou politiques, le « choix » du temps partiel s’inscrit dans la logique d’un système de valeurs et de croyances que chaque individu intègre comme une « évidence ». Cette idée renvoie au concept de la « doxa » développé dans les travaux du sociologue français Pierre Bourdieu (1990) et poursuivi dans les recherches de Monique Haicault (1992, 1993).

Même si elle ne prétend pas se substituer aux analyses plus classiques de la manière dont le travail à temps partiel est conçu et pratiqué dans les différents pays européens, cette perspective a l’avantage d’offrir un cadrage théorique permettant d’expliquer, en partie du moins, les écarts (selon le pays) entre la proportion de femmes travaillant à temps partiel et celles qui déclarent avoir choisi cette modalité d’activité « sous contrainte » (Tableau 6). Evidemment, pour vérifier les hypothèses de Pfau-Effinger (1993), il faudrait également connaître la proportion d’actives à temps plein qui aspirent au temps partiel et la proportion de femmes au foyer qui souhaiteraient exercer une activité professionnelle à temps plein ou à temps partiel.

Enfin, il convient de rappeler que, quelle que soit la perspective d’analyse adoptée, les comparaisons internationales du travail à temps partiel butent sur le fait que, sous une expression sémantique unique, nous avons affaire à une grande diversité d’expériences du temps partiel en Europe. Dans certains pays, le temps partiel est synonyme de « travail à mi-temps », alors que dans d’autres la majorité des salariées à temps partiel effectue 80% d’un temps plein. Dans tous les cas, il est clair que, quel que soit le pays, la durée hebdomadaire du travail à temps partiel varie fortement en fonction des secteurs d’activité et des statuts professionnels. Rappelons donc que les conséquences économiques et sociales du temps partiel sont loin d’être identiques pour l’ensemble des femmes concernées par cette pratique.

2.2.5.2. Les faits économiques du temps partiel.

Ainsi que nous venons de le préciser, l’opposition « conciliation » et / ou « flexibilité » est à la fois réductrice et inopérante pour parler du temps partiel, tant les situations réelles sont diverses et, faute d’outils statistiques appropriés, difficiles à apprécier, du moins en ces termes. Toutefois, que l’on se situe du côté de la conciliation ou du côté de la flexibilité, on peut déjà dire que les femmes sont en « tête de ligne » pour être socialement désignées comme le travailleur type du temps partiel. Si ce mode d’activité permet à certaines femmes d’entrer ou de se maintenir sur le marché du travail, le temps partiel constitue néanmoins un des moyens actuellement en progression pour limiter le développement de l’activité féminine. 

En termes économiques, cette ambivalence pose un problème supplémentaire. Un contrat à temps partiel suppose une rencontre positive entre demande et offre d’emploi quant à la fixation de conditions de travail. Et, il faut le rappeler, ces conditions ne se limitent pas à la détermination d’une durée de travail, elles concernent également l’organisation du travail, et le niveau de rémunération. Or, il faut bien évidemment situer le travail à temps partiel dans le contexte des mutations économiques actuelles et en particulier par rapport aux taux de chômage au sein de l’Union européenne. Est-il nécessaire d’en rappeler les données : selon l’enquête Employment in Europe de 1995, 22% des filles de moins de 24 ans (contre 20.5% des garçons) sont au chômage (ces taux étaient respectivement de 18.6% et 16.9% en 1992). Pour les femmes âgées de 25-49 ans, ce taux est de 12.2% (contre 9.7% pour les hommes). Dans une telle conjoncture est-il possible pour une jeune fille de refuser un emploi à temps partiel ? Est-il possible pour une mère de famille dont le mari est au chômage, même si elle le désire, de choisir un emploi à temps partiel ? On ne peut négliger cette dimension du « temps partiel choisi faute de mieux », un temps partiel plutôt que le chômage, un temps partiel plutôt que le licenciement. 

Quant à la question de la « conciliation », un certain nombre de recherches récentes mettent en évidence le paradoxe du discours des employeurs à ce sujet. Ceux-ci déclarent développer le temps partiel pour satisfaire ou pour aider les femmes à concilier famille et emploi, mais leur proposent en même temps des horaires de fin de soirée et / ou de week-end, sans gérer les contraintes de leurs services au mieux des intérêts des salariées (et de leurs familles). Or, les entreprises du secteur privé qui sont les plus concernées par le temps partiel ont la double caractéristique d’être fortement féminisées et de compter les emplois les moins qualifiés : la grande distribution, la restauration, l’habillement et la confection, les entreprises employant des personnels de service et l’agro-alimentaire.

De manière plus générale, on peut ajouter que le temps partiel, qu’il soit « choisi » ou « imposé », doit également être analysé au regard des règles de fonctionnement du marché du travail, c’est-à-dire en tant que forme de travail « atypique » au regard de la norme du temps plein. Or, ceci porte en soi des conséquences sociales que ne peuvent maîtriser individuellement les salariées à temps partiel et dans de nombreuses situations, elles ont bien des difficultés à négocier avec les employeurs (privés ou publics) le type d’organisation de leur temps partiel. Les normes sociales des formes du travail dominant induisent des conséquences dont se plaignent fréquemment les salariées à temps partiel, tous horaires confondus : intensification du travail, perte d’informations, perte d’intérêt et de suivi de la marche générale du service ou de l’entreprise, mise à l’écart, déficit dans leur avancement, et donc dans leur retraite, inadaptation à leurs besoins d’organisation de leur temps avec les conséquences sur les déplacements domicile - travail et leur coût, ainsi que celles sur la gestion de la vie familiale et de la garde des enfants.

En guise de conclusion, nous nous devons donc de souligner la complexité et l’ambiguïté de la question du temps partiel, tant ce phénomène recouvre des réalités disparates. Ce sont toutes ces caractéristiques du travail à temps partiel qui conduisent certains auteurs à parler du temps partiel comme « la principale source de discrimination envers les femmes ». (Bihr et Pfefferkorn 1996 : 67). Nous partageons avec eux l’idée selon laquelle le temps partiel constitue bel et bien un obstacle majeur à l’égalité entre les hommes et les femmes sur le marché de l’emploi. Dans l’état actuel de la situation du marché de l’emploi et de la persistance des inégalités entre hommes et femmes, les mesures d’aide à l’emploi partiel ne peuvent que constituer un facteur d’accélération des discriminations défavorables à l’égalité entre les sexes.

Ainsi, si nous avons cherché à attirer l’attention sur les dangers d’une analyse trop hâtive et schématique du temps partiel (qui recouvre, en fait, des réalités très diverses), nous nous devons également de souligner les dangers d’une position qui défendrait le développement du temps partiel au nom du respect du « libre choix » des femmes. Certes, un certain nombre de femmes « choisissent » de travailler à temps partiel et se déclarent « satisfaites » de ce mode d’activité. Par ailleurs, un nombre non négligeable de femmes actives à temps plein déclare une aspiration forte au temps partiel. Mais, étant donné l’absence d’évolution de la répartition sexuée des responsabilités familiales et domestiques à l’heure actuelle en Europe et la persistance d’une « assignation prioritaire » des femmes à la sphère dite « privée » (cf. la Partie 2.4. de ce chapitre), nous devons reconnaître qu’il s’agit là, au mieux, d’un « choix sous contrainte ». Les données européennes dont nous disposons indiquent très clairement que la participation aux tâches domestiques des conjoints des femmes actives à temps partiel est nettement inférieure à la participation des conjoints des femmes actives à temps plein. Ainsi, ce que les femmes actives à temps partiel « gagnent » du côté de l’emploi salarié, elles le perdent immédiatement du côté du travail domestique.

2.2.6. Le chômage des femmes en Europe

Bien que les taux de chômage varient fortement selon le pays (passant de 3,5% au Luxembourg à 24% en Espagne), nous constatons à l’aide du Tableau 7 que, à l’exception de la Suède et du Royaume-Uni, le taux de chômage des femmes est partout supérieur au taux des hommes. Cette situation persiste alors que les femmes sont plus souvent que les hommes employées dans le secteur tertiaire qui a été moins touché par les licenciements massifs de ces dernières années que le secteur industriel, grand pourvoyeur d’emplois masculins.

D’après le Tableau 8, on note que ce sont tout particulièrement les jeunes qui sont frappés par ce phénomène dans l’ensemble des pays européens - leur taux de chômage est deux fois plus élevé que celui des adultes (21,2% contre 11,1% dans l’ensemble de l’U.E.). A l’exception de l’Allemagne et de l’Autriche, l’ensemble des pays connaissent le problème d’un sur-chômage des jeunes et, ici encore, le chômage frappe surtout les jeunes femmes qui cherchent à entrer pour la première fois sur le marché de l’emploi. En Espagne, plus de la moitié des jeunes femmes sont à la recherche d’un emploi en 1994.  

En fait, l’interprétation et la comparaison de ces données posent problème. D’une part, les sociétés fondées sur un type différencialiste du « contrat de genre » accordent une forte légitimité sociale à l’inactivité professionnelle de certaines catégories de femmes (épouses, mères de famille), sans que, contrairement aux hommes inactifs, elles soient considérées (ou qu’elles se considèrent) pour autant comme des chômeuses. D’autre part, selon le régime d’indemnisation en cours dans chaque contexte sociétal, les femmes « inactives » à la recherche d’un emploi sont plus ou moins incitées à se déclarer en tant que chômeuses. 

2.2.6.1 L’indemnisation du chômage

Les pays de l’Union européenne sont caractérisés par des pratiques fort différenciées en matière d’indemnisation des chômeurs (Tableau 8). De même, chaque pays définit ses propres conditions d’accès aux allocations de chômage. Comme les autres volets du système de la protection sociale, le droit des chômeurs s’est d’abord construit à partir du modèle de « l’homme pourvoyeur des ressources ». Dans les pays où ce modèle persiste, le droit aux allocations de chômage n’est souvent accordé qu’aux individus dont le parcours professionnel est continu (conditions d’ancienneté), avec un nombre minimum d’heures hebdomadaires de travail exigé. Or, les femmes qui ont interrompu leur activité professionnelle ou qui ont exercé un emploi à temps partiel ont beaucoup de difficultés à remplir les conditions exigées pour l’accès aux indemnités de chômage. De plus, dans certains pays, seuls les chômeurs qui déclarent être à la recherche d’un emploi à temps plein sont comptabilisés dans les statistiques nationales.

Le cas du Royaume-Uni est particulièrement édifiant à cet égard. Pour y être considéré officiellement comme chômeur, une personne doit donner la preuve au fonctionnaire chargé d’instruire son dossier qu’elle est disponible pour accepter un emploi dans les 24 heures qui suivent la proposition d’embauche. De plus, depuis un changement de législation opéré en 1989, les personnes ayant accumulé plus de 13 semaines de chômage n’ont plus le droit, sous peine de se voir supprimer les allocations, de poser des conditions quant à la nature, les horaires, la rémunération ou la localisation d’un éventuel emploi proposé.

Dans un pays où les équipements publics de garde des enfants sont inexistants et où les systèmes privés de garde sont très onéreux, il est extrêmement difficile pour les mères de famille britanniques de remplir de telles conditions d’enregistrement en tant que chômeuses. (Hegewisch 1995 : 13). Ensuite, même inscrites officiellement sur les registres officiels, les femmes ont nettement moins de chances d’obtenir le droit aux allocations de chômage, puisque ce droit n’est accordé qu’aux personnes qui ont exercé une activité professionnelle de manière continue pendant au moins deux ans et dont les revenus ont dépassé le seuil minimum de versement des cotisations sociales. Or, en 1994, un tiers des femmes actives britanniques (et deux tiers des salariées à temps partiel) avaient des revenus inférieurs à ce seuil. (Hegewisch 1995 : 14). 

 

Tableau 7 : Le taux de chômage en Europe selon le sexe, 1994

 

Pays

 

Femmes

 

Hommes

 

Total

 

Allemagne (*)

10.1%

7.1%

8.4%

Autriche

3.7%1

4.1%1

3.9%1

Belgique

13.0%

8.0%

10.1%

Danemark

11.1%

9.7%

10.3%

Espagne

31.4%

19.7%

24.1%

Finlande

16.7%

19.9%

18.4%

France

14.7%

10.8%

12.6%

Grèce

13.7%

6.0%

8.9%

Irlande

15.8%

14.8%

15.2%

Italie

15.7%

8.7%

11.3%

Luxembourg

4.0%

3.2%

3.5%

Pays-Bas

8.2%

6.3%

7.0%

Portugal

8.1%

6.1%

7.0%

Royaume-Uni

7.1%

10.9%

9.3%

Suède

8.2%

11.2%

9.8%

E15

12.8%

10.0%

11.1%

(*) Y compris les nouveaux Länder 1 Données de 1993

Source : (Rubery et alii 1996 : 291).

 

Tableau 8 : Le taux de chômage des jeunes en Europe selon le sexe, 1994

 

Pays

 

Femmes

 

Hommes

 

Total

 

Allemagne (*)

8.2%

7.7%

7.9%

Autriche

2.9%1

3.9%1

3.5%1

Belgique

25.8%

22.6%

24.1%

Danemark

14.0%

12.7%

13.4%

Espagne

50.1%

40.9%

45.0%

Finlande

29.9%

36.9%

33.6%

France

31.9%

27.2%

29.5%

Grèce

36.9%

19.7%

27.7%

Irlande

22.3%

25.4%

24.0%

Italie

36.3%

28.8%

32.1%

Luxembourg

7.4%

5.6%

6.5%

Pays-Bas

9.5%

11.9%

10.7%

Portugal

17.1%

13.7%

15.2%

Royaume-Uni

11.4%

17.4%

14.7%

Suède

19.8%

25.3%

22.6%

E15

21.9%

20.5%

21.2%

(*) Y compris les nouveaux Länder 1 Données de 1993

Source : (Rubery et alii 1996 : 301).

 

Tableau 9 : Taux et conditions d’indemnisation des chômeurs dans l’U.E., 1994

(% de chômeurs recevant des allocations de chômage)

 

Pays

 

Femmes

 

Hommes

Droit des travailleurs à temps partiel aux allocations chômage

Allemagne (*)

73.7%

75.7%

Faible

Autriche

n.a.

n.a.

Fort

Belgique

84.0%

85.2%

Faible

Danemark

73.7%

75.7%

Faible

Espagne

21.9%

38.7%

Fort

Finlande

91.6%

90.4%

Faible

France

42.5%

51.7%

Fort

Grèce

5.8%

11.3%

n.a.

Irlande

43.8%

83.1%

Faible

Italie

5.2%

6.0%

n.a.

Luxembourg

30.7%

26.6%

Moyen

Pays-Bas

25.9%

58.8%

Fort

Portugal

16.2%

18.2%

n.a.

Royaume-Uni

32.0%

70.0%

Faible

Suède

76.8%1

78.7%

Faible

n.a. données non-disponibles (*) Y compris les nouveaux Länder 1 Données de 1990

Source : (Rubery et alii 1996 : 304).

 

Tableau 10 : Les écarts de salaire hommes/femmes (hors secteur public) en Europe, 1991

(salaire moyen des femmes comme % du salaire moyen des hommes)

 

Pays

 

Ouvrières

 

Non-ouvrières

 

 

1980

1991

1980

1991

Allemagne (*)

72.4%

73.4%

66.0%

67.1%

Belgique

70.3%

75.6%

62.0%

65.2%

Danemark

86.1%

84.5%

n.a.

n.a.

Espagne

n.a.

72.2%

n.a.

61.0%

France

78.3%

80.3%

61.1%

67.2%

Grèce

67.5%

79.2%

n.a.

68.5%

Irlande

68.7%

69.5%

n.a.

n.a.

Italie

83.2%

79.3%

n.a.

69.2%1

Luxembourg

64.7%

68.0%

49.7%

55.2%

Pays-Bas

73.1%

76.2%

59.1%

64.8%

Portugal

n.a.

70.8%

n.a.

70.7%

Royaume-Uni

69.8%

67.2%

54.5%

58.3%

(*) Sans tenir compte des nouveaux Länder. n.a. données non-disponibles 1 Données de 1985

Source : (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans l’U.E., 1994, N° 5 : 8). 

De plus, dans plusieurs pays, les allocations de chômage (notamment de longue durée) sont soumises aux conditions des ressources du ménage. Dans ce cas, les femmes bénéficient moins souvent d’indemnités que les hommes, car (étant donné les écarts de salaire dont il sera question ci-dessous) il y a de fortes chances que leur conjoint bénéficie de revenus suffisamment élevés pour qu’elles n’aient pas droit à ces indemnités. Par contre, lorsque c’est un homme qui se trouve au chômage et qui bénéficie d’indemnités conditionnelles aux ressources, les revenus de sa conjointe risquent de ne pas être suffisants pour subvenir aux besoins du ménage et les femmes de chômeurs peuvent être incitées à abandonner leur emploi, afin que son conjoint puissent toucher la totalité des indemnités auxquelles il a droit. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E., 1996, N° 9 : 4).

2.2.6.2 La durée du chômage

Pour toutes les raisons indiquées plus haut, l’ampleur du chômage féminin au sein de l’Union européenne est nettement plus importante que ne l’indiquent les statistiques officiels. Pour saisir la réalité de ce phénomène, il serait plus judicieux de parler de la « sous mobilisation » de la population féminine en âge de travailler - ce terme prend en compte l’ensemble des demandeurs d’emploi (y compris ceux qui, pour une raison ou une autre, sont exclus des statistiques officiels), les personnes qui souhaitent travailler mais qui ne peuvent fournir la preuve d’une recherche active d’emploi, ainsi que les personnes occupées à temps partiel et désireuses de travailler à temps plein. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E., 1996, N° 8 : 6).

Toujours est-il que, quel que soit les écarts entre les taux de chômage des femmes et des hommes, les femmes connaissent également une durée de chômage plus longue que leurs homologues masculins. Ainsi, en 1991 (Europe des 12), 33% des chômeurs masculins avaient retrouvé un emploi au bout de 12 mois de chômage, contre 28% des femmes. En Grèce, en Espagne et au Portugal les femmes étaient particulièrement désavantagées par rapport aux hommes, avec un écart d’au moins 10 points entre la part des hommes ayant retrouvé un emploi en moins d’un an et la part des femmes. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E., 1996, N° 8 : 6).

Bien que les femmes aient une moins grande probabilité de passer du chômage à l’emploi que les hommes, elles sont nettement plus susceptibles que ces derniers de passer du chômage à l’inactivité (et donc à sortir des statistiques du chômage sans pour autant avoir trouvé un emploi). Le passage à l’inactivité est particulièrement prononcé dans les pays où le modèle de l’activité discontinue des femmes prédomine. Ainsi, en Allemagne, en Belgique, en Italie et au Pays-Bas au début des années 1990, plus d’un tiers des chômeuses étaient devenues « inactives » un an plus tard.

2.2.7. Les écarts de salaire hommes/femmes

Malgré les diverses mesures législatives en faveur de l’égalité des rémunérations entre hommes et femmes votées dans la plupart des pays européens, les inégalités salariales entre les sexes persistent dans tous les pays membre de l’Union européenne. Néanmoins, l’ampleur de cet écart varie entre pays et entre emplois ouvriers et non-ouvriers (Tableau 10). Les ouvrières européennes perçoivent entre 67% (Royaume-Uni) et 84% (Danemark) du salaire ouvrier moyen masculin. Chez les non-ouvriers, l’écart est encore plus prononcé - les femmes n’atteignent les deux tiers du salaire moyen masculin que dans quatre pays (Allemagne, Grèce, France et Portugal) et ce rapport tombe en dessous des 60% en Irlande et au Royaume-Uni. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1994, N° 5 : 1).

Entre 1980 et 1991, le rapport des salaires entre hommes et femmes s’est légèrement amélioré dans la plupart des pays européens, mais il existe trois pays (le Danemark, l’Italie et le Royaume-Uni) où l’écart des salaires entre les sexes a sensiblement augmenté au cours de la même période. De plus, la faiblesse relative des revenus moyens des femmes s’accompagne d’une sur-représentation féminine parmi les bas salaires, y compris les bas salaires à temps plein - la proportion de femmes parmi les salariés touchant un revenu inférieur à 66% du salaire médian national passe de 49% au Portugal à 82% en Allemagne. La situation financière des femmes actives est d’autant plus préoccupante que

     « de tels chiffres sous-estiment l’incidence réelle des bas salaires parmi les femmes puisqu’ils excluent les salariés à temps partiel et les travailleurs occupés dans l’économie souterraine, qui sont, dans leur majorité, des femmes ». (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1994, N° 5 : 2).

La proportion de femmes parmi les bas salaires et la proportion de bas salaires parmi l’ensemble de la population active sont étroitement liées aux modes de régulation des salaires dans chaque contexte national. De ce fait, les femmes constituent les premières bénéficiaires des négociations collectives dans les pays où il existe une forte régulation des salaires minima et/ou une importante couverture des secteurs d’activité les plus féminisés dans les conventions collectives (Graphique 17). Or, dans certains pays, les conventions collectives peuvent être très développées dans le secteur industriel, sans s’appliquer pour autant aux secteurs d’activité comme les services aux particuliers qui concernent une part importante de la main-d’œuvre féminine.

 Graphique 17

Systèmes de fixation des salaires au sein de l’Union européenne

 

Fortes Conventions collectives

 

Finlande

Danemark

Allemagne

Italie

 

Belgique

Pays-Bas

 

Conventions Collectives Faibles ou Inégales

 

Irlande

Royaume-Uni

 

Espagne

France

Grèce

Luxembourg

Portugal

   

Pas de salaire minimum généralisé

 

Salaire minimum

généralisé

Source : Bulletin sur les femmes et l’emploi dans l’U.E. N° 5, octobre 1994 : 4. 

Enfin, il existe une relation étroite entre les écarts de salaire et la ségrégation sexuée du marché de l’emploi dans tous les pays européens. Comme nous le verrons dans un instant, la population active féminine est fortement concentrée dans certains secteurs d’activité et dans certains métiers. Autrement dit, il existe une ségrégation horizontale du marché de l’emploi. Or, c’est justement dans les secteurs les plus féminisés que les niveaux de rémunération sont généralement les plus faibles, bien que le fait de travailler dans un secteur où la ségrégation sexuée est importante n’ait pas les mêmes conséquences du point de vue des écarts de salaires dans l’ensemble des pays. (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E. 1994, N° 5 : 4). De la même manière, la ségrégation verticale du marché de l’emploi, c’est-à-dire la concentration des femmes dans les échelons inférieurs de la hiérarchie professionnelle, vient renforcer les effets de la ségrégation horizontale et exerce un effet dépressif sur les salaires féminins.  

En guise de conclusion à cette partie du deuxième Chapitre, il convient de rappeler que

     « Les modalités de l’emploi féminin ne s’expliquent qu’en partie par les caractéristiques individuelles des femmes actives - à savoir leur niveau de formation ou leurs responsabilités familiales - l’environnement social intervient également. Les politiques de l’emploi et des revenus, tout comme l’action des employeurs et des syndicats, affectent l’accès des femmes à l’emploi rémunéré, l’organisation et la rémunération de ce type de [travail] et la répartition du [travail] non-rémunéré. C’est ainsi que les disparités entre les pays de l’union européenne en matière d’organisation du marché de l’emploi, de couverture sociale et de dispositifs de garde des enfants, ainsi que d’attitudes sociales, continuent d’entraîner des modalités divergeantes et hétérogènes d’intégration des femmes aux marchés de l’emploi européens ». (Bulletin sur les femmes et l’emploi dans la C.E., 1995, N° 6 : 6).