Travail et emploi des femmes en Europe

2.1. Un cadrage théorique pour l'analyse comparée de l'emploi et du travail des femmes

L'analyse comparée de l'activité des femmes européennes nécessite la prise en compte de plusieurs niveaux de réalité, impliquant toute une série d'acteurs sociaux, économiques et politiques. Quant il s'agit de mieux identifier les convergences et les divergences en la matière entre les différents pays européens, c'est l'analyse de l'ensemble des système sociaux nationaux qui est en jeu. Parmi ces systèmes, les recherches comparatives les plus récentes sur ce thème ont attiré l'attention sur le rôle fondamental joué par un acteur institutionnel de taille - l'Etat, ou, plus précisément, par les modalités de l'intervention étatique dans la vie quotidienne des citoyens et des citoyennes. C'est ainsi que les systèmes de protection sociale (Welfare) se sont trouvés au cœur des débats sur les transformations de l'activité féminine qui sont actuellement en cours au sein des sociétés européennes.

Cette perspective d'analyse est susceptible d'éclairer tout autant les changements intervenus dans l'organisation domestique et familiale (Chapitre 3), des pratiques de migration et de mobilité sociale et géographique (Chapitre 4), du point de vue de la citoyenneté et de la participation politique (Chapitre 5), que ceux concernant le plus directement l'emploi et le travail. De plus, cette perspective nécessite une sensibilité particulièrement accrue à la dimension historique des mouvements sociaux (dont les mouvements ouvriers et les mouvements féministes ou mouvements de femmes) qui ont influencé l'émergence des différents systèmes nationaux de protection sociale (Chapitre 1). Enfin, cette perspective analytique présente l'avantage de placer la question des femmes et des rapports sociaux de sexe au cœur de ses préoccupations théoriques et méthodologiques (Auslander et Zancarini-Fournel, 1994).

En raison de la centralité de l'analyse des catégories de sexe dans cette approche, nous commencerons ce chapitre par une mise en perspective théorique de l'analyse des rapports sociaux de sexe / de genre. Cette présentation synthétique permettra de préciser les fondements idéologiques de l'intervention étatique et d'offrir une meilleure compréhension des « effets sexués » des différents systèmes de protection sociale en Europe.

2.1.1. Perspectives théoriques d'analyse des rapports sociaux de sexe / de genre

Il s'agit donc d'opérer au préalable une distinction claire entre deux notions dont il sera beaucoup question dans la suite de ce chapitre, à savoir la notion de « sexe » et la notion de « genre » (ou de « sexe social »). Ces deux termes sont employés (parfois de manière analogique) pour parler de la différence des sexes. Le premier - le sexe, renvoi en principe à des spécificités anatomiques et physiologiques et le deuxième - le genre, à la dimension culturelle des différences de sexe définies à travers les différences de comportement, de pratiques, de valeurs, etc. des hommes et des femmes. Dans le discours spontané (et, à certains moments historiques, dans le discours scientifique aussi), une relation de causalité linéaire est établie entre ces deux termes, l'idée étant que les spécificités du genre masculin (ce que l'on appelle aussi la « masculinité ») et du genre féminin (la « féminité ») découlent de manière automatique des spécificités anatomiques (respectivement de ce qui relève de l'ordre du mâle et de ce qui est de l'ordre de la femelle). En d'autres termes, ce serait le domaine biologique qui détermine les différences culturelles constatées entre les hommes et les femmes. D'après cette logique, qui est celle du « déterminisme biologique », on part de l'idée qu'il existe deux sexes nettement différenciés d'un point de vue génétique, anatomique et physiologique et on prétend que les comportements des membres de chaque groupe social - celui des hommes et celui des femmes - seraient largement déterminés par de telles différences d'ordre biologique.

Toutefois, dans un ouvrage fort passionnant Thomas Laqueur (1992) nous rappelle qu'une telle vision dichotomique des catégories de sexe est un phénomène relativement récent dans l'histoire de la pensée occidentale. Voici comment il aborde cette question dans la préface de son ouvrage :

« L'Occident, comme toute civilisation, n'a cessé depuis les origines de s'interroger sur la différence des sexes. Mais parle-t-on de l'homme et de la femme que l'on n'a encore rien dit : se réfère-t-on au genre - définition culturelle par des qualités morales, affectives, sociales.... - ou au sexe - définition par des spécificités anatomiques? Jamais, en effet, les deux notions ne se recouvrirent. Dès l'Antiquité, Aristote, par la définition de l'ordre des êtres, et Galien, par la définition du corpus anatomique, fondent le modèle du sexe unique, qui sera dominant jusqu'au 18ème siècle, et dans lequel le genre définit le sexe : hommes et femmes sont rangés suivant leur degré de perfection métaphysique, le long d'un axe dont le sommet est occupé par l'homme. Au plan anatomique, nulle différence d'organes entre hommes et femmes, sinon que ceux des femmes sont à l'intérieur du corps, non pas à l'extérieur. Le genre est donc un fait immuable de la nature, dicté par la hiérarchie parfaite du cosmos; le sexe, un effet de conventions, permettant de distinguer utilement dans l'unicité de l'anatomie. Au 18ème siècle, émerge l'autre modèle de la différence sexuelle : le modèle des deux sexes, dans lequel, au contraire du premier, le sexe définit le genre : parce que, au niveau de l'anatomie comme de la physiologie, femmes et hommes sont incommensurablement différents, les genres définissent dès lors qualités, vertus et rôles selon des racines biologiques. Le sexe est un fait immuable de la nature; le genre, un effet du déterminisme biologique dans l'univers des conventions culturelles, politiques, artistiques et sociales. Les deux modèles, toutefois, ne se succèdent pas dans une histoire linéaire : dès le 19ème siècle, des auteurs posaient l'irréductible différence anatomique; au 20ème siècle encore, d'autres - tel le Freud des Essais sur la théorie sexuelle - pensent la sexualité selon le modèle du sexe unique.... Les deux modèles coexistent dans le temps; si leur prégnance sur les esprits peut être liée à des évolutions générales - économiques, culturelles, sociales - elle ne peut en aucun cas être strictement expliquée par celles-ci, et moins encore par les progrès de la connaissance anatomique qui se moulent le plus souvent dans les représentations dictées par chacun de ces modèles. ». (Laqueur 1992 : préface).

C'est le deuxième modèle de la différence des sexes (le modèle selon lequel le sexe détermine le genre) qui domine la pensée occidentale depuis plus de trois siècles. Il est intéressant de souligner l'indépendance relative entre la prégnance de ces modèles et la connaissance scientifique du corps humain au cours de l'histoire. L'émergence de ce modèle serait plutôt à mettre en rapport avec l'idéologie des Lumières et avec la valorisation de la « rationalité scientifique » qui s'impose à cette époque. Ainsi, la supériorité universelle des hommes, ne pouvant plus être légitimement attribuée à une simple « volonté des dieux », doit être fondée et expliquée de manière rationnelle. Quoi de plus commode, alors, que les différences physiologiques « évidentes » entre les hommes et les femmes ? (Héritier 1996). N'oublions pas que la montée de cette vision dichotomique des catégories de sexe s'inscrit dans un contexte historique fort mouvementé, marqué à la fois par les prémisses de la Révolution industrielle et surtout par les bouleversements de la Révolution française. Il ne fait aucun doute que cette idéologie de « l'infériorité des femmes inscrite dans leurs caractéristiques biologiques » a pesé de tout son poids dans les processus qui ont mené à leur exclusion pure et simple du suffrage dit « universel » instauré en France après 1789.

Ce modèle est donc fondé sur l'idée d'une bi-catégorisation fondamentale, dite « naturelle » entre les sexes. Comme tout modèle hypothétique, il sera soumis à de multiples tentatives de vérification scientifique. Ainsi, depuis le 18ème siècle et aujourd'hui encore, on assiste à la poursuite de recherches « scientifiques » qui se donnent pour mission de mesurer les différences « naturelles » entre les sexes et d'utiliser ces repères pour expliquer (et, du même coup, pour justifier) les places spécifiques occupées par les hommes et les femmes au sein des sociétés occidentales. On accordera ainsi une attention scientifique considérable à l'évaluation précise des différences de force physique entre les hommes et des femmes, à l'influence différenciée des hormones masculines et féminines sur les caractéristiques physiologiques et psychologiques des hommes et des femmes, particulièrement à la taille du cerveau.... cet organe étant, en moyenne, plus petit et plus léger chez les femmes. A l'aide de telles recherches, on conclura à « l'incapacité naturelle » des femmes à exercer certaines fonctions sociales et on cherchera à promouvoir, a contrario, leurs aptitudes « naturelles » à en exercer d'autres.....

L'idée selon laquelle « au niveau de l'anatomie comme de la physiologie, femmes et hommes sont incommensurablement différents » permet de comprendre l'importance accordée à la différenciation des sexes et à l'émergence progressive de ce que certains auteurs ont appelé « le tabou de la similitude » (Mathieu 1992). Loin de se situer sur le continuum d'une hiérarchie sociale, les catégories de sexe ainsi conçues renvoient à deux « sous-espèces » du genre humain, dont il s'agit de marquer les frontières dans tous les domaines de la vie sociale (apparence physique et esthétique, bien sûr, mais également capacités intellectuelles et pratiques sociales). Ce processus de différenciation est accompli notamment par le biais de la socialisation différenciée des filles et des garçons - la « socialisation sexuée ».

On comprend aisément de quelle manière, dès la fin du 19ème siècle, cette vision dichotomique des catégories de sexe a pu être mobilisée pour justifier les différentes modalités de l'intervention étatique au tout début de l'instauration des systèmes de protection sociale en Europe. Le consensus selon lequel hommes et femmes constituent bel et bien deux « sous-espèces » de l'humanité s'accompagne du développement progressif de ce que l'on appelle « l'idéologie des sphères séparées ». Il s'agit, là aussi, d'imposer des normes sociales de différenciation entre les sexes sous prétexte de leurs « capacités naturelles » à accomplir tels ou tels rôles sociaux. Dans le contexte de l'industrialisation et du développement du salariat, qui imposent une nouvelle séparation entre les espaces sociaux de la production (l'usine) et les espaces sociaux de la reproduction (le foyer ou l'espace domestique), l'idée d'une « spécialisation naturelle » des sexes dans l'une ou l'autre de ces sphères s'impose avec plus ou moins de force selon les pays. C'est ainsi la question de la légitimité de la présence féminine en dehors de l'espace domestique qui est placée au cœur des politiques sociales qui accompagnent le processus d'industrialisation dans les pays européens. Par le biais d'une série d'interventions directes ou indirectes, la majorité des Etats européens vont progressivement renforcer la division sexuelle du travail qui découle d'une spécialisation des hommes dans le travail productif et rémunéré et d'une spécialisation des femmes dans le travail domestique de reproduction non-rémunéré. Ainsi, l'Etat, par le biais des politiques économiques, familiales, fiscales et de protection sociale, participe directement, dès la fin du 19ème siècle, à la promotion du modèle dit de « l'homme pourvoyeur principal des ressources ». Pourtant, comme nous le verrons dans un instant, les formes d'organisation sociale qui consacrent la norme de l'inactivité professionnelle des femmes mariées (et leur statut de « dépendante » vis-à-vis d'un conjoint actif), s'appuieront sur des pratiques nationales antérieures au capitalisme industriel et s'imposeront de manière différenciée selon les pays, mais également selon les milieux sociaux au sein d'une même société. L'analyse du poids historique du modèle de « l'homme pourvoyeur de ressources » dans chaque contexte national constitue ainsi une grille de lecture intéressante pour comprendre les différentes modalités sociétales de mise au travail salarié des femmes à la fin du 20ème siècle.

2.1.2. Le modèle de « l'homme pourvoyeur principal des ressources»

A partir de l'analyse comparée des différents systèmes nationaux de protection sociale, il est possible de proposer une typologie des sociétés européennes. Une telle typologie renvoie à la fois aux conditions matérielles de la division sexuelle du travail et aux représentations collectives et idéologiques. En outre, elle permet d'identifier les évolutions en cours autour de la norme dominante de conception des catégories de sexe dans chaque contexte sociétal. Bien qu'il soit assez difficile de classer chaque pays de manière précise dans cette typologie (du fait des éléments contradictoires qui peuvent exister au sein d'une même société à un moment historique donné ou des évolution au cours du temps), elle permet néanmoins de saisir globalement la diversité des situations au sein de l'Union européenne. Il s'agit ainsi de construire un continuum, marqué à un extrême par la forme la plus forte du modèle de « l'homme pourvoyeur des ressources » et à l'autre par une organisation sociale qui s'éloigne le plus de ce modèle.

· Le modèle fort de « l'homme pourvoyeur principal des ressources» : est ainsi caractérisé par la norme de l'inactivité professionnelle féminine. Ici, l'Etat intervient (ou s'abstient d'intervenir) pour favoriser une répartition spécifique des hommes et des femmes selon laquelle les hommes en âge de travailler se consacrent uniquement à l'activité professionnelle et les femmes (mariées ou mères de famille) se consacrent prioritairement à la prise en charge (gratuite) des responsabilités domestiques et familiales. Dans ce cas précis, les femmes accèdent aux droits sociaux (santé, retraites, etc.) de manière indirecte - elles possèdent uniquement des « droits dérivés » de ceux de leur conjoint. L'Etat intervient directement pour décourager l'activité professionnelle des femmes mariées et/ou mères de famille, qui sont considérées à priori comme des « adultes dépendants ». Ainsi, dans les pays caractérisés par une version forte du modèle de « l'homme pourvoyeur des ressources », le système fiscal pénalise à la fois les couples non-mariés et les couples à double revenu. Du point de vue de la prise en charge de la garde et de l'éducation des enfants, cette version du modèle renvoie aux solutions privées et/ou familiales. En l'absence d'équipements publics d'accueil des enfants, les parents doivent s'organiser seuls pour assumer cette charge. Dans ce cas, les entreprises publiques et privées appliquent les mesures législatives visant à développer d'importantes périodes de « congé parentaux », peu ou pas rémunérés, dont les femmes ayant exercé une activité professionnelle avant la naissance des enfants sont les bénéficiaires prioritaires. Ce modèle repose donc sur une différenciation forte entre les pratiques professionnelles et familiales des hommes et des femmes - aux uns, l'activité professionnelle et un investissement lourd dans la sphère publique (heures supplémentaires, activités syndicales, etc.), aux autres, l'assignation prioritaire au statut de mères « femme au foyer », assumant la totalité des responsabilités domestiques et éducatives avec, au mieux, quelques années d'activité professionnelle avant, et éventuellement après, les années de maternité et de prise en charge de l'éducation des enfants.

· Le modèle faible de « l'homme pourvoyeur principal des ressources» : est fondé, en revanche, sur l'idée que tout adulte en âge de travailler participe directement à la production économique du pays. L'individu accède donc directement en son nom propre, par le biais de son activité professionnelle, à l'ensemble des droits sociaux. Le système fiscal s'adresse aux individus, et non à l'unité familiale. Dans cette version du modèle, la prise en charge des responsabilités familiales et domestiques relève de la collectivité. D'une part, l'Etat assume une large part des équipements d'accueil des enfants en bas âge (crèches, écoles maternelles, etc.) et/ou accorde d'importantes allocations de garde d'enfants aux parents. D'autre part, les entreprises publiques et privées sont encouragées à accorder des facilités aux salarié-e-s souhaitant mener de front une vie familiale et une carrière professionnelle. Bien que les femmes soient encore majoritaires parmi les bénéficiaires de ces mesures dites « de conciliation », elles touchent néanmoins une rémunération (calculée, dans le meilleur des cas, en fonction de leur salaire au moment des maternités) pendant la période de retrait temporaire du marché de l'emploi. Dans certains pays, une période des congés parentaux est réservée uniquement au père de l'enfant.

· Le modèle intermédiaire de « l'homme pourvoyeur principal des ressources» : peut être identifié dans certains pays caractérisés par la coexistence d'éléments contradictoires des deux modèles précédents. Dans ce cas, il est difficile d'identifier une norme clairement établie en matière d'incitation étatique. Il en va ainsi par exemple en France, où le système d'imposition fiscale est globalement défavorable aux foyers composés de deux actifs et où il existe des mesures d'incitation au retrait du marché de l'emploi des mères d'enfants âgés de moins de 3 ans; alors que la provision collective en matière de prise en charge des enfants en bas âge est parmi la meilleure en Europe (100% des enfants étant scolarisés à l'âge de 3 ans). De même, au Royaume-Uni, l'absence totale d'équipements publics pour l'accueil des enfants en bas âge constitue une contradiction par rapport au système d'imposition fiscale basé sur les revenus individuels. (Bulletin sur les femmes et l'emploi dans la C.E. 1996, N° 9 : 1).

2.1.3. L'émergence historique du modèle de « l'homme pourvoyeur principal des ressources» : quelques éléments de comparaison internationale

On comprend alors l'intérêt de cette perspective théorique quand il s'agit d'analyser de manière comparative l'activité féminine dans les différents pays européens. Elle permet notamment de rendre compte des différences de taux d'activité des femmes aux âges intermédiaires (25 à 49 ans), mais également des différentes modalités d'activité féminine - à temps plein ou à temps partiel, des carrières continues ou discontinues, etc. Mais encore faut-il comprendre les raisons pour lesquelles différentes sociétés ont adhéré plutôt à l'une ou à l'autre des versions du modèle de « l'homme pourvoyeur des ressources » et les évolutions qu'elles ont opérées vis-à-vis de ce modèle au cours du temps. C'est à cette question que s'adressent les travaux d'une sociologue allemande, Birgit Pfau-Effinger (1993). A partir d'une comparaison du cas allemand et du cas finlandais, Pfau-Effinger avance l'hypothèse selon laquelle les différences culturelles constatées dans les modalités de mise au travail salarié des femmes dans ces deux pays à la fin du 20ème siècle (modèle de la différenciation en Allemagne, caractérisé par des carrières professionnelles féminines discontinues et par un taux élevé d'activité à temps partiel, opposé au modèle égalitaire en Finlande, marqué par la continuité de l'activité féminine à temps plein), peuvent être expliquées, en partie du moins, par les processus qui marquent le passage d'une économie agraire à une économie industrielle capitaliste dans chaque contexte national. Bien qu'elle ne nie pas l'intérêt des analyses traditionnelles du temps partiel féminin (voir la section III.7), cette auteur s'inspire de la notion de « contrat de genre » proposé par Yvonne Hirdmann (1988) pour analyser les fondements culturels des différentes modalités de l'activité féminine dans ces deux pays. Cette notion de « contrat de genre » correspond à l'idée selon laquelle, dans chaque contexte national, il existe un consensus socioculturel quant aux normes d'interaction entre les sexes. D'après Pfau-Effinger, la nature du « contrat de genre » dans chaque pays peut être identifiée à l'aide des indicateurs suivants :

« les champs sociaux qui constituent les sphères principales d'intégration sociale des hommes et des femmes (l'activité professionnelle, la famille) ; le degré d'institutionnalisation de l'égalité, de l'inégalité ou de la complémentarité entre les sexes ; le champ social auquel la prise en charge et l'éducation des enfants est assignée de manière prioritaire (sphère privée / sphère public) ; l'importance relative de la vie en couple, comparée à d'autres types de modes de vie (familles monoparentales, célibat, vie de type communautaire, etc.) ». (Pfau-Effinger 1993 : 390). L'explication des variations constatées de ce point de vue entre différentes sociétés serait à trouver dans les modalités précises de l'industrialisation, notamment en ce qui concerne :

« la nature de l'organisation de la production agraire qui précède le début de l'industrialisation, dont les normes d'organisation familiale et la place traditionnelle des femmes au sein de la société rurale ; les modalités précises de l'industrialisation, dont plus précisément a) le moment historique du début de l'industrialisation au vue du développement rural et des institutions étatiques et b) le fait que l'industrialisation se soit inscrite dans la continuité des structures sociales, économiques et culturelles agraires ou se soit, au contraire, opérée une rupture radicale par rapport aux structures de la société traditionnelle ; le système de valeurs (notamment du point de vue de la répartition sexuée des tâches) de la classe ou de la strate sociale qui a joué le rôle le plus important dans ce processus de transition vers le capitalisme industriel ». (Pfau-Effinger 1993 : 398).

Ainsi, toujours d'après Pfau-Effinger (1993), le modèle de l'intégration sociale par la différenciation des rôles masculins et féminins qui caractérise l'Allemagne de la fin du 20ème siècle reflète le système de valeurs de la bourgeoisie urbaine de la deuxième moitié du 19ème siècle. Dans ce cas précis, l'industrialisation s'est accompagnée d'une forte urbanisation, entraînant un exode rural qui a largement détruit les structures sociales de la société agraire traditionnelle du pays. Se trouvant en charge de la nouvelle production économique et du système politique du pays, la bourgeoisie urbaine aurait réussi à imposer à toute la société allemande sa propre vision de la division sexuelle du travail correspondant à la version forte du modèle de « l'homme pourvoyeur des ressources ». Le développement progressif du système de protection sociale allemand et la démocratisation de l'accès à l'enseignement ont constitué les deux outils essentiels de ce processus d'imposition « par le haut » des valeurs culturelles en matière de rapports sociaux de sexe qui marquent encore aujourd'hui les pratiques et les croyances dominantes quant aux modalités de l'activité féminine et à la division sexuelle du travail en Allemagne. Il est à noter que, jusqu'au boom économique qui a suivi la deuxième guerre mondiale, peu de familles ouvrières allemandes ont pu atteindre l'idéal bourgeois de l'inactivité féminine (le niveau des salaires ouvriers masculins étant insuffisant pour permettre aux hommes d'entretenir femmes et enfants). Les enquêtes d'opinion témoignent néanmoins de fortes aspirations dans ce sens dans l'ensemble des milieux sociaux. Par ailleurs, l'augmentation des taux d'activité des femmes allemandes qui accompagne la transition vers une économie tertiaire à partir des années 1970 ne semble pas remettre en cause les fondements du modèle dominant. Elle s'est effectuée par le biais des carrières discontinues (interruption de l'activité au moment des maternités) et très majoritairement à travers l'emploi à temps partiel.

Dans le cas finlandais, en revanche, les structures agraires traditionnelles ont dominé l'économie jusqu'au milieu du 20ème siècle. En raison des caractéristiques sociales et géographiques spécifiques de ce pays (faible densité de la population), la production agricole fut largement assurée par des paysans indépendants, installés dans des exploitations familiales regroupant plusieurs générations. Dans ce contexte, la main-d'œuvre féminine s'est révélée indispensable dans l'exploitation agricole et la prise en charge des enfants en bas âge incombait aux membres âgées ou invalides du réseau familial ou du voisinage. Contrairement à ce qui s'est passé en Allemagne, l'introduction des premières activités industrielles n'a pas entraîné d'exode rural, l'industrie la plus importante à la fin du 19ème siècle étant celle du bois, répartie sur l'ensemble du territoire national. En l'absence d'une bourgeoisie urbaine importante, le processus d'industrialisation fut dominé par la classe des petits propriétaires paysans. Celle-ci a tout simplement transféré les normes et les valeurs culturelles, y compris les normes de la division sexuelle familiale du travail, de la production agraire à l'activité industrielle. Ce processus s'est accompagné de changements de nature identique pour les hommes et les femmes (salarisation), sans que la tradition de l'activité féminine et de l'égalité entre les sexes héritée de la société rurale ne soit à aucun moment remise en question. Au fur et à mesure que l'industrialisation s'est propagée à l'ensemble de la société finlandaise vers le milieu du 20ème siècle, le développement de l'emploi public, lié à l'instauration d'un Etat providence très interventionniste, a permis de maintenir la demande en matière de main-d'œuvre féminine, dont les taux d'activité se sont toujours maintenus à un niveau particulièrement élevé. Ainsi, au moment où les structures traditionnelles de prise en charge semi-collective des enfants en bas âge ont commencé à disparaître, l'Etat est intervenu pour fournir des équipements collectifs en nombre suffisant pour permettre la poursuite de l'activité féminine selon le modèle des carrières continues à temps plein. En même temps, le développement des équipements collectifs publics en matière d'éducation et de santé a constitué une source importante d'emplois féminins dans ce pays.

Cette comparaison illustre l'apport particulièrement heuristique de la perspective du modèle de « l'homme pourvoyeur des ressources » pour l'analyse des différentes modalités de l'activité féminine dans les pays européens. Elle démontre la complexité des enjeux et la multiplicité des niveaux d'analyse dont il faut tenir compte dans ce domaine. Par ailleurs, elle permet de saisir le caractère socialement construit de la division sexuelle du travail (qui prend des formes diversifiées selon les sociétés et selon les époques historiques) et du système de valeurs et de représentations qui la soutiennent. On comprend aisément que, que l'on se situe dans un modèle social de la différenciation des sexes ou dans un modèle social de l'égalité entre les sexes, les normes et les attentes sociales vis-à-vis des hommes et des femmes seront fortement différenciées.

2.1.4. Les perspectives théoriques d'analyse de l'activité féminine en Europe

Malgré le poids dominant de la référence européenne au modèle de « l'homme pourvoyeur de ressources », nous nous efforcerons de montrer dans la Partie 2.2. de ce chapitre, que, à l'instar de la comparaison germano-finlandaise présentée plus haut, les modalités concrètes de l'activité professionnelle des femmes sont relativement diversifiées au sein de l'Union européenne. Cette diversité s'accompagne, néanmoins, de certaines caractéristiques qui sont communes à l'ensemble des femmes européennes - taux d'activité féminine en augmentation constante, concentration de la main-d'œuvre féminine dans certains secteurs d'activité, difficultés d'accès aux postes à responsabilité, chômage et précarité... Avant d'aborder l'analyse des convergences et divergences en matière d'emploi féminin, il convient de consacrer quelques lignes au cadrage théorique, conceptuel et méthodologique de l'analyse de l'activité féminine en Europe.

2.1.4.1.La distinction conceptuelle entre « travail » et « emploi »

Dès que l'on commence à se poser des questions sur l'activité féminine, on constate que les outils théoriques et conceptuels forgés (implicitement) pour l'analyse du travail des hommes posent problème. Ainsi, plusieurs concepts clés des disciplines traditionnelles ont fait l'objet d'une critique ou d'une « déconstruction » féministe. Il en va ainsi d'un concept de base - celui de « travail ». Le processus de déconstruction-reconstruction du concept « travail » au sein des recherches féministes s'est effectué simultanément sur trois niveaux conceptuels différents. Il ne s'agit nullement d'un développement chronologique de la pensée scientifique sur ce thème, chacune de ces ruptures ayant donné lieu à des recherches empiriques très diverses qui représentent autant de manières distinctes d'aborder l'analyse de la division sexuelle du travail à l'heure actuelle (sans parler des approches en termes de « rôles de sexe » ou en termes de « partage du travail » que l'on retrouve toujours dans les recherches en cours).

2.1.4.2. La remise en question du concept « travail »

Le premier niveau de rupture avec la sociologie du travail classique se situe au niveau de la déconstruction de l'objet de recherche « travail ». En effet, la sociologie du travail a traditionnellement défini son objet de recherche uniquement en référence à la production économique (de biens et de services). Le concept de travail n'intervenait donc que pour l'analyse sociologique des activités dites « professionnelles ». Dans un tel contexte conceptuel, les (rares) analyses du travail professionnel des femmes ne pouvaient que conclure à la « spécificité » ou à la « marginalité » de celui-ci (toujours implicitement par rapport à une norme générale qui n'était, en fait, que la norme masculine. A l'instar de Nicole-Claude Mathieu (1992), on peut considérer que de telles analyses du travail féminin relève du « biais androcentrique ». Cette tendance à considérer les femmes actives comme un « cas spécifique » a longtemps servi à accroître l'invisibilité sociale et conceptuelle du travail féminin dans les recherches traditionnelles.

Une des premières ruptures opérées pas les chercheuses féministes a consisté à définir les activités non-rémunérées auxquelles les femmes consacraient une large part de leur temps dans le cadre « privé » de la sphère domestique comme une dimension du « travail » nécessaire à la reproduction de la société. En effet, comme l'a montré Christine Delphy (1970), pour la plupart d'entre elles, les activités dites « domestiques » concernent directement des biens et des services susceptibles de faire l'objet d'une échange marchand sur le marché du travail (préparation de plats cuisinés, blanchisserie, soins aux enfants, tâches ménagères et même petite production paysanne). Or, effectuées dans le cadre d'une relation sociale spécifique - celui du mariage - ces activités ne font l'objet d'aucun échange marchand et sont caractérisées par la gratuité (les femmes ne sont pas rémunérées pour les accomplir). Ainsi; ces activités n'ont pas été reconnues comme étant de l'ordre du travail dans les analyses scientifiques, mais regroupées sous l'appellation de « tâches domestiques ». On est même allé jusqu'à classer les femmes qui se consacrent entièrement à ces « tâches » dans la catégorie des « inactifs », au même titre que les retraité-e-s et les étudiant-e-s.

Il s'agissait donc, dans les années 1970, de creuser et de questionner un phénomène de la théorie économique néoclassique, bien connu sous le nom de « paradoxe de Pigou ». Selon ce paradoxe, un homme qui épouse sa femme de ménage contribue à l'abaissement du Produit Intérieur Brut (P.I.B.) de la Nation. En effet, la femme de ménage devenue épouse va désormais mijoter les petits plats et repriser les chaussettes de son ex-patron gratuitement (« par amour » nous dit-on) et non plus contre la rémunération qu'elle recevait en tant que femme de ménage. Alors que la quantité de travail qu'elle fournit reste (au mieux) identique, le montant global des échanges monétaires effectuées au niveau de la Nation sera amputé du montant de son ancien salaire.

Dans un premier temps, il s'agissait donc de faire reconnaître (socialement, mais aussi théoriquement) la fonction véritablement productive des activités domestiques effectuées très majoritairement par les femmes au sein de la sphère familiale (et loin du marché du travail, notamment pour celles que l'on disait « inactives »). Les recherches quantitatives de cette première rupture conceptuelle vont, par exemple, nous apprendre que la valeur équivalente de ce « non-travail » représente entre 32% et 77% du PIB marchand de la France (selon les modalités de calcul) et que celui-ci occupe davantage d'heures que le travail professionnel. (Chadeau et Fouquet 1981).

Cette première rupture conceptuelle a également permis de mettre en évidence les phénomènes de « transfert » qui existent entre le travail domestique et le travail professionnel. Dès le milieu des années 1960, plusieurs chercheuses ont remarqué que les postes de travail salarié qui sont occupés très majoritairement par les femmes dites « actives » partagent les caractéristiques fondamentales des activités domestiques (tâches répétitives, séquences de travail courtes, exigences de minutie et de dextérité manuelle) - un thème qui sera développé plus tard dans les recherches de nombreuses autres chercheuses (voir, par exemple, Kergoat 1982). De plus, ces postes sont concentrés dans les branches économiques les plus proches des pratiques domestiques, d'où une sur-représentation féminine dans les branches industrielles du textile et de l'agro-alimentaire et, dans le secteur tertiaire, dans les services directs aux particuliers - métiers paramédicaux, de l'enseignement, du secrétariat, de vente et bien sûr...... de nourrices et de femmes de ménage.

Enfin, les recherches issues de cette première rupture ont également permis d'identifier une division verticale du travail entre les hommes et les femmes (même dans les secteurs ou les branches les plus féminisés) où les femmes occupent majoritairement des emplois subalternes; précaires et sous-payées par rapport aux hommes ayant le même niveau de qualification.

Les qualités recherchées dans le cadre de l'activité professionnelle seraient donc fondées essentiellement sur les acquis de la socialisation domestique des femmes (à leurs futurs rôles d'épouse et de mère de famille). Mais, présentant tous les signes extérieurs de l'innéité, ces qualités « naturelles » ne constituent pas une qualification professionnelle susceptible d'intervenir dans la négociation des salaires, par exemple. L'exemple le plus flagrant de ce processus de transferts des capacités entre la sphère domestique et la sphère productive est celui de l'industrie électronique où les femmes titulaires d'un diplôme de couture furent très recherchées par les entreprises dans les années 1970. La couture constitue, en effet, un excellent apprentissage des gestes à accomplir dans le montage des pièces électroniques, mais ces diplômes permettaient en même temps le classement des femmes sur des postes d'ouvrier non-qualifié (OS) du fait de l'apparent manque de pertinence de leurs formations dans l'industrie en question (elles étaient, de fait, diplômées en couture et non pas en électronique !).

Les recherches issues de cette première phase de déconstruction ont donc permis la remise en question d'un certain nombre de thèses dominantes en sociologie du travail à la fin des années 1970. Il en était ainsi de la thèse du Capital humain, selon laquelle le statut professionnel inférieur des femmes serait dû à leur plus faible niveau de qualification. A l'aide d'exemples comme celui de l'industrie électronique, il a été possible de comprendre que les femmes étaient loin d'être sans qualifications (elles étaient - et sont toujours d'ailleurs - parfaitement qualifiées pour les emplois qu'elles occupent), mais qu'en tant que catégorie sociale (de sexe) elles n'ont jamais réussi à faire valoir (et donc à monnayer) leurs réelles qualifications sur le marché du travail, que ce soit au niveau des grilles de qualification ou dans les conventions collectives. Cet échec tient essentiellement au poids des représentations de l'innéité des qualités dites « féminines » et des liens trop étroits avec le travail domestique et familial.

De ce fait, la marginalisation relative des femmes sur le marché du travail salarié et l'infériorité de leurs salaires ne peuvent pas être attribuées à la « faiblesse » de leur sexe (que celle-ci soit physique ou intellectuelle - perspective du déterminisme biologique), ni à leurs seules « charges de famille » (identifiées comme étant à l'origine du manque de « disponibilité » des femmes pour l'activité et la formation professionnelle - perspective des rôles de sexe). Ce sont bien les mécanismes économiques et sociaux du marché de l'emploi qui, en leur assignant une place prioritaire dans la famille, créent les conditions des inégalités et de la ségrégation sexuée du travail professionnel. Or, comme nous le verrons tout au long de ce Chapitre, cette ségrégation exerce en retour une influence sur la nature de la division sexuelle des responsabilités familiales et domestiques.

2.1.4.3. Le caractère social de la division sexuelle du travail

Le deuxième niveau de rupture avec la sociologie du travail classique se situe dans la lignée de cette première rupture en ce qu'elle poursuit la réflexion sur la catégorisation de sexe et la reconstruction d'un objet de recherche « travail ». Dans les travaux issus de ce deuxième niveau de rupture, on insiste sur le fait que c'est bien l'affectation prioritaire des groupes sexués (les hommes à la production et les femmes à la reproduction) qui est à l'origine de la division sexuelle du travail. La division sexuelle du travail apparaît donc comme un phénomène historiquement construit, c'est-à-dire qu'elle est à la fois constitutive du social et au fondement de l'organisation sociale. De ce fait, c'est un phénomène qui concerne l'ensemble des structures de la société (et non seulement les femmes). C'est donc la notion de la transversalité des rapports sociaux de sexe qui domine les recherches issues de cette rupture (à la fois transversalité à l'ensemble des sphères du social et transversalité à l'ensemble des acteurs sociaux).

On voit donc émerger une problématique selon laquelle c'est l'appartenance à l'une ou à l'autre des catégories de sexe qui inscrit de manière spécifique les pratiques de travail des individus, tant dans le champ de la production marchande que dans celui de la reproduction. Ainsi, les sexes sont-ils considérés comme des catégories sociales, au sens où l'appartenance à l'un ou à l'autre sexe a pour corollaire un positionnement différent des individus dans tous les domaines du social (de la même manière que d'autres formes classiques de la catégorisation en sociologie du travail : les classes sociales, les groupes d'âge, etc.) - catégorisations dont il convient d'analyser de plus près les modalités d'articulation avec les catégories sociales de sexe.

Dans le cadre de cette nouvelle problématique, il devient donc nécessaire et légitime de procéder à une déconstruction-reconstruction des concepts et des méthodes des recherches traditionnelles, qui demeurent marqués par des principes naturalistes et dont beaucoup d'objets sont apparus comme étant trop unilatéralement sexués. Le « travail » en est un premier exemple, mais il en va de même pour le concept/objet de « parentalité » construit pour explorer les relations entre le travail professionnel et les charges familiales chez les hommes et les femmes (le seul versant de la « maternité » ayant fait l'objet de recherches traditionnelles en sociologie du travail, comme si la paternité n'avait aucune incidence sur le travail professionnel des hommes). Or, depuis ce changement de perspective, de nombreuses recherches ont montré que la paternité semble avantager les hommes sur le marché du travail (en termes de salaries et de promotion), alors que la maternité constitue très souvent un handicap pour les femmes.

Dès lors que l'on ne considère plus le sexe comme une simple variable de classement, visant à mettre en évidence des « spécificités féminines », mais comme une catégorie sociale construite, le propos de l'analyse ne peut plus être exclusivement l'observation factuelle et la description des pratiques des catégories de sexe et de leurs différences. Cette nouvelle perspective implique que chaque sexe est amené à construire son rapport au social dans un système de pratiques et, simultanément, dans un système de représentations. Ainsi, l'objet « travail » reconstruit à l'aide de la première rupture conceptuelle (avec le travail salarié et le travail domestique comme les deux facettes interagissantes d'un seul et même concept) recouvre un ensemble de pratiques et de représentations. Il s'agit donc d'effectuer des recherches de terrain fondées sur l'hypothèse centrale d'une articulation entre les pratiques et les représentations sexuées. Cette articulation apparaît comme le noeud des processus de production et de reproduction des catégories sociales de sexe et de la division sexuelle du travail.

2.1.4.4. La construction sociale des catégories de sexe

Nous en arrivons ainsi au troisième niveau de rupture opéré par rapport à la construction conceptuelle classique d'un objet de recherche « travail ». En effet, à partir du moment où l'on admet que les catégories de sexe ne sont pas de simples modèles classificatoires, on est obligé d'admettre également qu'elles n'ont pas d'existence « en soi » et qu'elles sont construites dans et par le rapport social qui les unit et les oppose. Celui-ci les unit dans la mesure où il renvoie au même système de partition des sociétés (selon le sexe) et les oppose parce qu'il s'agit d'un rapport objectivement antagonique (mais dont les mécanismes de fonctionnement varient dans le temps (perspective historique), selon les sociétés (perspective comparative), mais également selon les modalités d'articulation du système de sexe avec d'autres rapports sociaux - de classe, d'âge, d'origine ethnique, etc.).

Dès lors, il s'agit de remettre en question « l'évidence » ou la « naturalité » d'une bi-catégorisation sexuée des sociétés contemporaines et de s'interroger sur les mécanismes précis de répartition des hommes et des femmes entre les différentes sphères de l'activité humaine. Il s'agit donc de rompre de manière radicale avec un déterminisme biologique et de centrer l'analyse sur les rapports de pouvoir, la construction des identités, des pratiques et des représentations sexuées.