Histoire des femmes et des mouvements féministes en Europe

1.5 Les politiques des femmes. Le mouvement féministe 

Tout mot a une histoire et le "féminisme" a la sienne. Il est fréquent de trouver des références aux définitions de la fin du XIXème siècle provenant de certains dictionnaires, comme celui d'Oxford qui parle de féminisme comparé à la féminité, l'état d'être féminine. Cependant, ce concept, bien implanté en France, est, au moins depuis les années 1890, un terme identifié avec le mouvement politique et revendicatif des femmes. En Espagne, le Dictionnaire de la Real Academia, définit le féminisme comme: "une doctrine sociale qui concède à la femme une capacité et des droits réservés jusqu'à présent aux hommes". Comme toutes les femmes européennes, nous reconnaissons à l'unisson le mouvement féministe. Cependant, les différences politiques et géographiques ont créé des expériences diverses qu'il nous est impossible de résumer ici. Nous tenterons donc de montrer ses principales lignes de construction théorique et d'action collective, en mentionnant les événements revêtant un intérêt particulier. (Offen 1991). 

L'historiographie fixe à la première moitié du XIXème siècle le début du féminisme en tant que mouvement collectif, mais son origine remonte à la fin du XVIIIème siècle. Cette période marque l'union de l'élaboration théorique et d'une organisation politique qui permet de s'opposer activement aux lois, aux jugements etc. Cependant, le féminisme a réuni ces dernières années une pléiade de femmes qui se sont opposées à la "tyrannie masculine". Adrienne Rich a inventé le terme "féministes d'action", pour les femmes qui dans toutes les sociétés et cultures se sont opposées à cette domination. Au XVème et XVIIIème siècle déjà, des femmes, presque toutes lettrées, instruites et de classes élevées, ont écrit et se sont opposées avec les armes de l'intelligence à la profonde misogynie existant depuis le début du Moyen-Age. Cet affrontement a reçu le nom de "lutte des femmes". En général, les femmes qui y ont participé, pour nous défendre, ont été les ancêtres de ce que Virginia Woolf a appelé "les filles d'hommes éduqués", des femmes qui se sont opposées aux pères et frères qui leur ont autorisé l'accès à une connaissance cependant inutile dans une société qui leur fermait les portes. Cette polémique est née de la réponse de certaines femmes à des oeuvres publiées par des hommes, qui attaquaient durement les femmes et/ou le mariage. Mais, ces premières féministes ont surtout soutenu que les sexes étaient déterminés et formés culturellement et historiquement (la nature ne rendait pas les femmes inférieures). Elles se sont basées sur ce que nous appellerions aujourd'hui le "genre". Nous pouvons citer de nombreuses femmes et la liste s'allonge de jour en jour mais nous nous contenterons des exemples de Christine de Pisan, Mary Astell, Mary de Gournay, ou Josefa Amar. (Kelly 1984). 

Ces femmes, épouses, filles et soeurs, d'ecclésiastiques, de commerçants ou d'aristocrates, n'ont néanmoins pas formé de mouvement. Pendant la Révolution Française, la voix des femmes commence à se faire entendre de façon collective. Cette conjoncture a permis aux femmes, qui avaient toujours participé activement aux mutineries et aux actions de lutte contre la disette ou la pénurie d'aliments, de commencer à demander la reconnaissance de leurs droits, comme le font les hommes de la même classe sociale. Les cahiers de doléances recueillaient les revendications des femmes pour: l'accès à l'éducation, l'élimination des lois discriminatoires et le droit à la représentation aux Etats Généraux.  

Ces premières déclarations collectives en faveur des droits politiques des femmes ont influencé celles des clubs républicains de femmes pendant la période révolutionnaire. Ces femmes étaient encouragées par le discours politique de la Révolution Française basé sur le paradigme universel de l'égalité naturelle et politique. Cependant, les débats de l'Assemblée Nationale pendant la Révolution n'acceptaient pas l'accès des femmes à la souveraineté politique; on excluait en fait les femmes de droits supposés universels. Une femme révolutionnaire, Olympe de Gouges a publié une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) qui dénonçait l'exclusion des femmes de la représentation politique et réclamait, avec insistance, la citoyenneté des femmes. En fait, la Déclaration était une copie du Contrat Social de Rousseau et de la Déclaration des droits de l'Homme de 1789. Elle a été influencée par les naturalistes et les philosophes qui étaient en avance sur de nombreux programmes féministes. Leur contribution a permis la reconnaissance de la personnalité morale des femmes comme partie intégrante du peuple souverain, la comparaison de leur droits avec ceux des hommes, et la revendication du le droit de vote comme expression de cette appartenance au peuple souverain. 

De l'autre côté de la Manche, les britanniques luttaient également pour le droit à l'expression politique et philosophique. Dans le cadre de la tradition égalitaire du radicalisme politique du XVIIIème siècle, Mary Wollstonecraft incarne mieux que quiconque, les revendications politiques et personnelles du féminisme. Wollstonecraft a axé son discours et son combat sur les contraintes imposées aux femmes, l'asymétrie entre les sexes, qui n'était pas due à des différences biologiques mais à l'éducation et aux habitudes sociales inculquées. Elle refusait d'admettre que les femmes puissent être inférieures aux hommes et elle déclarait que la prédominance de l'ordre social défini par les hommes avait empêché que les capacités féminines s'expriment librement. Défense des droits de la femme (1793) a été une oeuvre clé pour le mouvement féministe ultérieur. 

Après cette période révolutionnaire, l'Europe a été plongée dans une époque de réaction conservatrice qui s'est répercutée directement sur la condition sociale et juridique des femmes. Cette réaction conservatrice insistait encore davantage sur la subordination de la femme envers l'homme et sur la division entre les sphères domestique et professionnelle. Cependant, les voix féminines ne se sont pas entièrement tues et les processus révolutionnaires européens ont contribué à la réactivation du féminisme. (Nash et Tavera 1994). 

1.5.1 Les premières revendications 

Les premières revendications des femmes portaient principalement sur les droits économiques, éducatifs et politiques. Soit en conséquence de la persistance d'anciennes lois féodales, soit comme résultat de la publication de nouvelles lois (Code Napoléonien), les européennes ne disposaient pas d'une pleine capacité économique. Les femmes mariées étaient particulièrement soumises à la tutelle de leur mari. Il n'est donc pas étonnant que les revendications principales des premières féministes concernaient le droit de disposer librement de leurs biens, d'un salaire propre, par exemple. Dans certains pays, l'action des organisations de femmes alliées à des partis politiques radicaux a permis d'aboutir à des réformes légales comme la Loi sur droit de Propriété de la Femme mariée (1882) en Angleterre, qui leur reconnaissait le droit à la propriété et à disposer librement de leur salaire. En Finlande, en 1878, la loi reconnaissait le droit des paysannes à la moitié de la propriété et de l'héritage et en 1889, les femmes mariées pouvaient disposer librement de leur salaires. Certaines lois plus anciennes en Norvège dans les années 1840-50 autorisaient l'égalité héréditaire (1845) ou la liberté faire du commerce (1864).  

De manière générale, ces réformes étaient soutenues par les organisations de femmes dans leur lutte revendicative mais répondaient également à une demande générale de la société européenne. En effet, la révolution industrielle et l'évolution de la structure économique avait favorisé l'augmentation du nombre des femmes des classes moyennes demandant un emploi et les changements des stratégies des familles paysannes pour la conservation de leur patrimoine.  

Cependant, dans des pays comme la France ou l'Espagne, la législation propice à la discrimination des femmes se renforce au cours de ce siècle. Le Code Napoléon (1803) et dans son sillage le Code Civil espagnol de 1889 stipulent que la femme mariée ne dispose pas d'autonomie personnelle et ses biens comme ses gains sont administrés par le mari. Ce n'est qu'au XXème siècle que la législation discriminatoire de ces pays sera abolie.  

La revendication de l'accès à un travail digne et rémunéré est étroitement lié à ce qui précède. Ce n'était pas une nouvelle revendication: Christine de Pisan ou Mary Wollstonecraft sont des femmes qui ont vécu de leur travail et ont exigé de pouvoir exercer des professions pour lesquelles elles étaient qualifiées. Les femmes travaillaient avant mais les nouvelles conditions économiques permettaient que le nombre de femmes accédant au marché de l'emploi augmente. Ces nouvelles catégories de femmes "actives" comptaient principalement des femmes célibataires provenant des classes moyennes qui ne pouvaient plus assurer leur sécurité économique ou qui se servaient de ce travail pour augmenter leurs revenus. Les conséquences légales de cette impulsion se sont matérialisées par la loi sur la liberté d'exercer une profession en Norvège en 1866, ou les lois permettant l'accès à l'enseignement supérieur et à l'exercice de professions libérales comme nous l'avons déjà vu. L'accès au travail est considéré par les féministes bourgeoises comme libérateur, en nette opposition avec la pensée marxiste qui évoque le travail aliénant. En réalité, les ouvrières ne revendiquaient pas l'accès au travail mais l'amélioration de leurs conditions de travail: journée de huit heures, dénonciation de l'exploitation du travail domestique, etc. 

Nous signalions que Mary Wollstonecraft écrivait que le problème des femmes britanniques reposait sur les stéréotypes sexuels en vigueur, basé sur l'éducation et les moyens de socialisation. Il n'est pas étonnant qu'elle considère l'éducation comme le moyen idéal pour placer les femmes sur un plan d'égalité avec les hommes puisqu'elle permettrait aussi de leur assurer une autonomie. Ces idées, avec quelques nuances de formulation, ont été à l'origine des revendications du mouvement féministe en Europe au XIXème et même XXème siècle, sur le droit à l'éducation pour les femmes. Ce droit, ainsi que le droit au travail, est la pierre angulaire du féminisme qui devient un féminisme social parallèlement à un courant basé en particulier sur l'égalité en politique et la lutte pour le droit de suffrage. C'est précisément dans ce domaine de revendication que le féminisme espagnol s'est le plus révélé avec des figures comme Concepción Arenal, Pardo Bazá ou Suceso Luengo. Les ouvrages de la féministe finlandaise Elizabeth Löfgren et le programme du Mouvement de Femmes Finlandaises en 1860, établissaient les axes principaux de leurs programmes politiques sur l'accès à l'université et l'amélioration de la formation professionnelle des femmes sans toutefois renoncer au suffrage. Et Alessandra Gripenber écrivait en 1892 que "dans les pays qui ne jouissent pas de liberté politique et, où même le suffrage masculin est réduit, il faut se concentrer sur les questions qui concernent l'enseignement supérieur, la préparation professionnelle et l'instruction de la femme en général". (Evans 1978). 

1.5.2 La lutte pour le droit de vote

 Les suffragettes sont une claire illustration de notre passé et du féminisme du XIXème et du début du XXème siècle, et notamment l'action directe d'une partie des suffragettes britanniques. En réalité la revendication pour le vote féminin a été une des principales causes de mobilisation des femmes. En effet, les féministes pensaient que le droit de vote leur permettrait d'accéder aux centres de décision politiques et d'élaborer des lois abolissant les autres inégalités sociales. Le chemin vers le vote n'a pas été facile et a été rempli d'écueils et de petites victoire.  

Les suffragettes britanniques, les plus célèbres, ont été les plus actives et celles qui ont le plus radicalisé leur discours à la fin du XIXème et au début du XXème siècle. En fait, la lutte pour le droit de vote en Grande-Bretagne s'est divisé en un courant modéré et un courant plus radical. Le premier, organisé sous la forme d'Union Nationale de Sociétés de Suffrage Féminin, dirigé par Millicent Fawcett, se consacrait à la propagande politique et organisait des meetings dans la plus stricte légalité. Mais quarante ans d'activité n'ayant pas permis de vaincre la résistance du pouvoir, une aile plus radicale est née au début du XXème siècle, les "suffragettes". Leur présidente, Emmeline Pankhurst, a fondé l'Union Sociale et Politique des Femmes. Son objectif était d'obtenir le droit de vote y compris au moyen d'actions directes. La radicalisation des suffragettes a entraîné une répression croissante et un nombre important d'emprisonnements auxquelles les femmes répondaient par des grèves de la faim. 

Les femmes chercheurs considèrent que cette radicalisation a contribué à l'obtention du droit de vote pour les femmes en Grande-Bretagne, même s'il ne devient égal à celui des hommes qu'en 1928. Entre 1832, année du Reform Bill qui marque le début de l'agitation pour le suffrage anglais et l'obtention du droit de vote, la route a été longue, jalonnée de petites victoires. Ainsi, les femmes ont d'abord eu accès aux postes décisionnels au niveau local en tant que candidates puis électrices (1880). Elles ont participé depuis les années 1850 aux conseils d'écoles et d'hôpitaux, mais le droit de vote au niveau national n'a été acquis qu'après la Première Guerre Mondiale, résultat de changements de mentalité déjà présents avant la guerre mais surtout en conséquence des services que les femmes avaient rendus pendant le conflit. (Evans 1978). 

Les pays nordiques comme la Norvège et la Finlande sont les premiers à prôner l'égalité politique et à établir le droit de vote pour les femmes. En Norvège, les femmes ont obtenu le droit de vote très rapidement grâce à un mouvement fort né en 1830. Dès 1910, le suffrage universel est déclaré et les femmes jouissent de tous leurs droits civiques et depuis 1912, elles sont éligibles pour presque tous les postes de l'État. En Finlande, la lutte nationale pour l'indépendance a été très étroitement liée à la lutte des femmes pour le droit de vote. Dans ce pays, la Dieta (l'assemblée) est élue au suffrage universel des deux sexes depuis 1906, et la Finlande a donc été le premier pays en Europe où les femmes ont participé aux élections nationales. Il est vrai que les pouvoirs de la Dieta sont réduits mais en 1910, elle compte dix-neuf femmes. Le système politique finlandais a permis aux femmes de pouvoir voter et a donc favorisé la forte représentation des femmes au parlement.  

Au contraire, dans les pays d'origine latine comme la France et l'Espagne, les femmes devront attendre de longues années avant d'obtenir le droit de vote. Depuis les années 1880, les françaises ont pu être électrices et éligibles dans les conseils locaux, éducatifs et d'assistance mais le droit de vote pour l'Assemblée Nationale n'a été acquis qu'après la Deuxième Guerre Mondiale. La lutte a été longue, les revendications pour l'égalité politique se sont intensifiées en 1848 lors de la mise en place du suffrage universel masculin. Mais, ni le courant radical, ni le plus modéré ne sont parvenus à vaincre les barrières sociales et juridiques qui refusaient le droit de vote aux femmes. De plus, le mouvement pour le droit de vote d'Hubertine Auclerc n'a pas été populaire.  

Le féminisme espagnol, que Mary Nash qualifie de social plus que de politique, n'a pas axé ses revendications sur le droit de vote. S'il est vrai que depuis 1870 environ, des textes revendiquent l'égalité politique totale, le droit de vote n'acquiert une réelle importance qu'à partir de la IIème République et du débat sur la Constitution de 1931. Cette Constitution très démocratique a établi le suffrage universel et n'a pas exclu les femmes malgré les résistances des partis de gauche et de droite. La députée radicale Clara Campoamor a défendu la motion incluant le suffrage féminin au nouveau texte constitutionnel, mais elle n'était pas seule car dans la rue, les féministes épaulaient l'action de cette députée. La défaite républicaine et la dictature franquiste ont supprimé le suffrage universel jusqu'à la Constitution de 1978.  

Cette résistance du pouvoir au droit de vote des femmes ne peut se comprendre que si nous considérons le caractère radical de la revendication par rapport aux mentalités et aux règles culturelles de cette époque. Les revendications se fondaient sur le discours des révolutions bourgeoises qui ont mis un terme à l'Ancien Régime, mais la politique restait le domaine réservé des hommes. Dans ce cadre, le vote des femmes remettait en question l'ordre en vigueur et le monopole des hommes car les femmes étaient autorisées à participer à la vie publique. En fait, ce discours s'opposait radicalement à l'ordre patriarcal et à la domesticité. Les suffragettes étaient considérées comme une menace pour le foyer et la famille. La société ne pouvait accorder le droit de vote aux femmes puisqu'elle estimait que les rôles de mère et d'électrices étaient incompatibles. La Première Guerre Mondiale a largement contribué à l'obtention du droit de vote pour les femmes. 

Tableau 1 : Quelques dates du droit de vote universel des femmes.

 

Pays

Date

Grande-Bretagne

1928

Norvège

1912

Finlande

1906

France

1945

Espagne

1931

 

 1.5.3 Presse et associations 

Nous avons évoqué les revendications et le mouvement féministe au cours du XIXème siècle et au début du XXème, mais nous avons peu fait référence aux deux instruments de base que les féministes ont utilisé pour arriver à leurs fins: la presse et les associations. Le schéma est simple: la création d'un journal féministe est parallèle à la création d'une association. Le journal est un pôle d'attraction et un organe de propagande.  

Les premiers journaux féministes connus proviennent du milieu de la libre pensée britannique au début du XIXème siècle et des saint-simoniens français. Les femmes britanniques favorables aux réformes parlementaires s'opposent aux institutions patriarcales. Elizabeth Sharples éditera notamment son propre journal Isis. Les femmes françaises pour leur part lancent La femme libre, la Femme Nouvelle et La Tribune des femmes. Parmi les journaux les plus célèbres et qui ont eu le plus d'influence, l'Englishwoman Journal (1859) deviendra un pôle de référence du féminisme anglais. Mais, le journal français La Fronde est probablement le meilleur exemple du niveau atteint par ce type de parutions. Il est considéré comme un des meilleurs journaux français de l'époque. Son activité a été longue et influente, ses rédactrices comme Caroline Rémy "Séverine" ou Hélène See sont chroniqueuses de la vie politique française.  

Enfin, comme le déclare Anne-Marie Kapelli (1993), l'apprentissage de l'écriture publique est au coeur même du féminisme et paraît essentiel pour lutter contre l'oubli. De plus, le degré d'émancipation des femmes et le degré de tolérance d'une société face au féminisme se traduisent par l'évolution de la presse féminine.  

Les associations constituent un instrument qui permet de concentrer les efforts et de développer des stratégies et des modèles d'action politique pour résoudre la question sociale des femmes. Ces lieux de réunion sporadiques à leurs débuts sont liés à des moments d'effervescence politique générale: les clubs révolutionnaires français, saint-simoniennes de 1830 ou les clubs féministes de 1848. Le nombre d'associations s'est fortement accru en Allemagne et en Angleterre. Dans ce dernier pays, les associations sont crées, depuis la moitié du XIXème siècle, pour répondre aux politiques hostiles aux femmes: pour lutter contre les abus, défendre les droits ou donner une identité aux féministes.  

En Finlande, les femmes participaient activement aux activités des différentes associations et des mouvements de femmes, en général mixtes. Le mouvement ouvrier qui a lutté pour le droit de vote a notamment accueilli beaucoup de femmes Au nom de ces associations, tout l'arsenal de l'expression démocratique est utilisé: presse, meetings, réunions, manifestations, congrès nationaux et internationaux. Les échanges s'intensifient et un réseau européen de féminisme se développe. Cependant, ce réseau qui compte deux courants (un libéral et un socialiste) a connu une forte rupture lors du congrès féministe international de Berlin en 1896. 

Ces réseaux encourageront la coordination internationale de certaines actions. Par exemple: "International Council of Women", "l'Internationale des Femmes" dirigée par Clara Zetkin ou la "Fédération Abolitionniste Internationale" de Josephine Butler. Les membres de ces organisations prennent conscience d'appartenir à un courant d'opinion mondial.  

1.5.4. Les courants féministes jusqu'à 1930 

Même si l'ensemble du mouvement féministe européen a pris à son compte les revendications que nous avons citées précédemment, il est vrai que certains aspects ont été prioritaires selon l'expérience nationale des femmes ou leurs conceptions philosophiques.  

Le mouvement féministe dont nous avons parlé jusqu'à présent comporte deux tendances: politique et sociale. Les Françaises et les britanniques représentent bien le féminisme politique et démocratique destiné à l'obtention de l'intégration totale des femmes dans la polis, dont le meilleur exemple est la lutte pour le suffrage. La deuxième tendance se retrouve dans certains pays comme l'Espagne ou l'Italie où les féministes ont mis un accent particulier sur le droit à l'éducation et l'amélioration des conditions de vie.  

Outre cette différence entre féminisme politique et social, les opinions divergent également sur la définition du statut de "femme". D'une part, un fort courant égalitariste considère la femme comme une partie de l'humanité. Ce courant lutte pour des réformes politiques et pour l'émancipation de l'humanité en général, comme le féminisme socialiste le plus radical. D'autre part, une tendance dite dualiste s'intéresse particulièrement aux différences entre les genres et insiste sur ces différences même si l'égalité reste un leitmotiv. Ce courant considère que la maternité a un rôle primordial puisqu'elle définit les femmes physiquement et psychologiquement. Ce féminisme "maternel" est accueilli comme un moyen de protéger des femmes dans la société.  

1.5.5 Le féminisme des années 1960 

L'obtention du droit de vote et toutes les réformes qui ont suivi semblaient avoir affaibli le mouvement revendicatif des femmes. Après la Deuxième Guerre Mondiale, l'égalité légale semblait acquise, mais le mouvement des années 1960 a démontré que tout n'était pas parfait. 

Le livre de Simone de Beauvoir Le deuxième sexe (1949) était la première expression de ce malaise et du refus à l'époque de l'égalité légale. Le deuxième ouvrage important (même s'il n'est pas européen) est The Feminine Mystique (1963) de Betty Friedan qui dénonçait le malaise culturel des femmes américaines. Ces ouvrages soulignent l'importance des stéréotypes sexuels qui associent la femme à la mère et à l'épouse: ils ne laissent aucune possibilité de réalisation personnelle et culpabilisent les femmes qui n'acceptent pas ce projet de vie.  

Ces textes traduisaient les sentiments de milliers de femmes qui dans une société en apparence heureuse, se sentaient discriminées et opprimées. Les années 60 ont révélé dans toute l'Europe un système politique et social légitimé par l'universalité de ses principes mais qui demeure sexiste, raciste et impérialiste. Cette contestation politique est à l'origine de mouvements politiques de contre-culture. Le néoféminisme est né dans ce cadre. (Miguel 1995). 

Ce féminisme a lutté pour que des réformes législatives réduisent les inégalités dans les domaines de l'éducation (accès égal aux études universitaires), du travail (égalité des salaires) et politique (droit de vote pour tous). Ces revendications se concrétiseront par les mesures législatives prises dans toute l'Europe depuis les années 70 pour garantir l'égalité entre hommes et femmes dans les sphères publiques et privées. Enfin, elles permettront de poser les bases de politiques d'action positive. En Finlande, dans les années 60-70, le mouvement néoféministe était représenté par une association, constituée de femmes et d'hommes, qui a encouragé les politiques étatiques sur l'égalité.  

Mais pour la société, l'aspect le plus important de l'activité féministe de cette période est l'ensemble des actions destinées à combattre l'oppression générée au sein de la famille, du mariage et la sexualité. Cette lutte remettait en question l'ordre existant et les institutions conservatrices. Grâce au marxisme et à la psychanalyse, les féministes ont fondé des théories sur les relations de pouvoir au sein de la famille et sur la sexualité. Cette révolution de la théorie politique se résume par le slogan "le personnel est politique". Suite à ce mouvement, des réformes législatives ont été mises en oeuvre telles que les lois sur le divorce, l'avortement, ou beaucoup plus tard contre le harcèlement sexuel et la violence sexiste. 

L'action politique des femmes a joué un rôle important dans la lutte pour les réformes. Néanmoins, c'est le néoféminisme qui a réellement permis de fonder une théorie féministe et de considérer le monde à partir du point de vue des femmes. Les féministes ont créé des concepts fondamentaux comme le patriarcat, le genre ou le harcèlement sexuel. Dans cet ordre politique établi, les femmes devaient mener des actions politiques différentes et indépendantes de celles des hommes. Le Mouvement de Libération de la Femme a été créé pour répondre à ce besoin. Pourtant, au sein même des mouvements féministes, certaines femmes étaient favorables pour mener des actions conjointement avec les hommes. Cette divergence a créé une rupture entre les féministes liées aux partis politiques et les féministes indépendantes. 

Les premières considéraient que l'oppression des femmes provenait de la structure politico-sociale, du Système, et étaient liées à des partis de gauche ou à des organisations syndicales. Les "politiques" comme les désignaient le féminisme radical, ont apporté au mouvement leur expérience politico-organisationnelle, condition de succès de l'organisation du mouvement à cette époque. Pourtant, ces femmes politiques devaient également lutter au sein même des organisations contre des mesures qui tentaient de les exclure ou de les ignorer. 

Les secondes, connues comme féministes radicales (elles s'appelaient les féministes), ont lutté contre la subordination de l'action des femmes à la stratégie des partis de gauche. Elles n'étaient fondamentalement opposées à la gauche mais elles critiquaient le sexisme et le manque d'intérêt pour les problèmes des femmes. Ces féministes ont montré l'oppression commune des femmes, ont favorisé la création de groupes de prise de conscience et l'égalité des chances dans le monde du travail.  

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le courant politique et le courant radical ont évolué respectivement vers un féminisme pour l'égalité (qui voulait supprimer les différences entre les genres) et un féminisme pour la différence (qui mettait en valeur les différences sexuelles). Les divergences au sein du mouvement féministe ont été nombreuses mais la modération de certaines positions radicales et la présence croissante de femmes, surtout de féministes, dans les partis politiques ou les institutions, ainsi que la reconnaissance de la diversité des expériences et des moyens, a transformé le panorama politique du féminisme. Les actions féministes ne sont peut-être plus aussi spectaculaires qu'avant mais le féminisme reste néanmoins un grand mouvement qui est entré dans la vie des femmes et des hommes et qui a permis des changements législatifs et de mentalité irréversibles. (Birriel 1994) (cf. 5.3.).