Introduction générale

Pilar Ballarin, Université de Grenade (Espagne), Catherine Euler, Université de Leeds Metropolitan (Royaume-Uni), Nicky Le Feuvre, Université de Toulouse-Le Mirail (France), Eeva Raevaara, Université de Helsinki (Finlande).

 

Le travail que nous présentons est le fruit de convergences et de divergences qui se reflètent parfaitement dans le titre de cet ouvrage et qui constituent certainement son meilleur atout. Il est l’œuvre d’un certain nombre de spécialistes en recherches féministes appartenant à divers champs de la connaissance dans différents pays européens. En dépassant les barrières culturelles et linguistiques qui les séparent, elles ont entrepris depuis longtemps de lancer un défi aux savoirs construits uniquement à partir d’une perspective masculine (et caractérisé ainsi par ce que d’autres ont appelé un « biais androcentrique »). Le réseau européen d’études féministes qui est à l’origine de ce Module ne s’est pas constitué à l’occasion de ce projet. Ces membres travaillent en collaboration depuis plusieurs années et l’expérience accumulée au cours de cette période, ainsi que l’antériorité des relations interpersonnelles, constituent une des conditions nécessaires à l’aboutissement de ce projet dans le délais très court qui nous était imparti (1 an).

 

Notre réseau d’études féministes s’est organisé au cours de l’année 1991-1992, dans la brèche ouverte par la Communauté européenne par le biais des programmes Erasmus. Le premier programme a été coordonné par l’Instituto de Estudios de la Mujer de l’Université de Grenade (Pilar Ballarin) avec la participation de l’Equipe Simone de l’Université de Toulouse-Le Mirail (Jacqueline Martin et Nicky Le Feuvre) et du M.A. Women’s Studies du département des Sciences sociales appliquées, ainsi que le Research Centre on Violence, Abuse and Gender Relations de l’Université de Bradford (Jalna Hanmer). Depuis 1997, les activités de ce Centre ont été transférées de l’Université de Bradford à l’Université de Leeds Metropolitan, qui devient ainsi un nouveau « ancien » partenaire dans le réseau. Nos objectifs, qui demeurent toujours d’actualité, se situaient alors à deux niveaux. D’une part, nous souhaitions participer à la promotion et au développement des études féministes en Europe et dans nos universités respectives. Le « label européen » de notre réseau a permis d’oeuvrer dans ce sens. D’autre part, nous avons été très rapidement sensibilisées à l’importance des approches comparatives et de l’intégration d’une dimension européenne à nos travaux d’enseignement et de recherche. Les programmes d’échanges d’étudiant-e-s de niveau avancé ont notamment permis d’accumuler progressivement des connaissances croisées sur nos sociétés respectives. Le réseau s’est ensuite étendu, en 1994-1995, avec l’intégration de l’Institut Christina de l’Université de Helsinki (Pia Purra et Eeva Raevaara) et, enfin, en 1995-1996, avec l’arrivée du département de Sociologie de l’Université de Bergen (Hildur Ve). Cette ouverture vers un tout nouveau état membre de l’Union européenne de culture nordique et vers une société scandinave où les femmes avaient pesé lourdement dans le rejet de l’adhésion européenne n’a fait que conforter notre envie de pousser plus loin une analyse comparative et systématique des expériences des femmes dans les différentes sociétés européennes.

 

L’occasion de réaliser ce projet s’est présentée à nous au début de l’année universitaire 1996-1997. Dans le cadre du nouveau programme Socrates, il était désormais possible de travailler ensemble à l’élaboration d’un matériel pédagogique commun à l’ensemble des partenaires du réseau. Le projet de Module européen que nous avons déposé auprès du bureau Socrates de la Commission européenne fait partie des 48 projets pilotes retenus cette année-là (Contrat Socrates N° 23394-MG2-196-1-ES-Erasmus-EEM). Par ce biais, nous comptons offrir aux étudiant-e-s de 2ème et de 3ème cycle des établissements partenaires, la possibilité d’acquérir et de développer des connaissances précises et approfondies sur le statut juridique, social, culturel, économique et politique des femmes au sein de l’Union européenne et ceci dans une perspective résolument comparative. Il s’agit de comparer la diversité des traditions et des évolutions en cours, notamment entre les sociétés du Nord de l’Europe et celles du pourtour méditerranéen, en prêtant une attention particulière aux convergences et aux expériences communes des femmes d’origines diverses. Les thèmes retenus dans le cadre du Module, à savoir, les femmes et l’histoire de l’Europe, la formation, le travail et l’emploi des femmes en Europe, les structures familiales et les relations de parenté, les migrations et l’intégration des femmes en Europe, les femmes et la politique et, enfin, les politiques nationales et européennes en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes, témoignent de la richesse de nos regards croisés. Ce travail est donc le résultat d’un projet ambitieux ; saisir les éléments de convergence dans l’expérience passée et présente des femmes européennes, tout en analysant les éléments de différenciation et de diversité qui marquent leurs rapports au monde. Le présent ouvrage est structuré autour de cinq chapitres, dont chacun reprend un des thèmes énoncés ci-dessus et comporte une bibliographie aussi exhaustive que possible. Afin de faciliter le travail personnel des étudiant-e-s, cette bibliographie s’accompagne d’une courte liste d’ouvrages édités sur chaque thème dans la langue d’origine ou de travail dans chacun des pays membres du réseau.

 

Le premier chapitre est centré sur l’étude des conditions de vie et de travail des femmes au cours de l’histoire. Il s’agit de mettre en lumière, en dépit des spécificités sociales, politiques économiques et historiques propres à chaque pays, les caractéristiques communes de l’expérience des femmes, le poids d’un système de rapports sociaux et de représentations collectives communément nommé « patriarcat ». En traversant les différentes périodes historiques, l’analyse s’appuie sur les activités domestiques des femmes, leur intégration progressive dans le travail salarié et les conditions de leur accès à l’éducation. L’expérience des femmes dans ces domaines et leur refus, à titre individuel ou collectif, du sort qui leur était réservé, permet de saisir les fondements des mouvements de femmes qui ont émergé en Europe autour d’une revendication de pleine citoyenneté pour les femmes. La dernière partie de ce chapitre indique à quel point ces mouvements sont susceptibles de participer à l’émergence d’une nouvelle configuration des rapports sociaux de sexe en Europe.

 

Cette analyse est poursuivie dans le deuxième chapitre, qui porte sur le travail et l’emploi des femmes au sein de l’Union européenne d’un point de vue contemporain. A l’issue d’une mise en perspective générale des enjeux théoriques et méthodologiques d’une approche sexuée des activités productives et reproductives, il s’agit de saisir les éléments descriptifs et explicatifs de l’expérience professionnelle des femmes. Nous insistons sur le rôle fondamental joué par les différents systèmes européens de protection sociale dans l’émergence d’une organisation sociale correspondant à un modèle « différentialiste » ou « égalitariste » de l’investissement des hommes et des femmes dans la sphère de la production économique et dans celle de la production domestique et familiale. Dans le premier modèle, celui qui reflète au plus près l’idéologie des « sphères séparées », les interventions étatiques, ainsi que les pratiques des employeurs et des organismes syndicaux, s’organisent autour d’une « spécialisation des sexes » (aux hommes, le travail rémunéré / aux femmes, le « foyer », avec tout ce qu’il comporte de travail domestique et de responsabilités familiales), qui fonde l’exclusion totale ou partielle des femmes du marché du travail et les écarte ainsi d’un accès direct aux droits sociaux associés à une citoyenneté pleine et entière. Le modèle « égalitariste », en revanche, reconnaît un droit à l’emploi équivalent aux hommes et aux femmes. Loin de renforcer la « différence » entre les sexes, l’Etat intervient ici pour assurer une prise en charge collective d’une partie des tâches attribuées exclusivement aux femmes dans le modèle précédent. C’est donc à travers cette grille de lecture que nous procédons à une analyse comparée des conditions de travail (rémunéré et non-rémunéré) des femmes en Europe. Cette étude permet de constater que, quelques soient les spécificités liées au modèle dominant d’organisation sociale de la division sexuelle du travail dans leur pays d’origine, les femmes d’Europe partagent un certain nombre d’expériences tout à fait comparables sur le marché de l’emploi. Le chapitre termine avec une analyse approfondie des relations complexes qui caractérisent l’interface entre les structures productives et les structures familiales et domestiques.

 

La place des femmes européennes dans les structures familiales fait justement l’objet d’une analyse approfondie dans la chapitre 3. Loin de se limiter aux questions « privées », nous partons du postulat que la famille joue un rôle fondamentale dans l’accès des femmes à la pleine citoyenneté. A l’issue d’une réflexion autour de la définition de la famille, nous présentons les différents types de structures familiales qui prennent actuellement une importance croissante dans les sociétés européennes, notamment dans les pays nordiques et scandinaves. Des données statistiques sur les structures familiales et des informations sur les dispositifs législatifs dans différents pays européens complètent cette approche panoramique de la réalité des familles européennes. Dans un deuxième temps, nous insistons sur l’enjeu fondamentale, pour les femmes, des conditions d’accès aux droits sociaux accordés aux individus sous le système de protection sociale élaboré dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler « l’Etat providence ». Comme dans le chapitre précédent, il s’agit de comprendre l’importance d’un accès direct (et non pas par le biais du statut de « ayant droit ») des femmes à l’ensemble des prestations sociales. C’est dans ce contexte que la question des violences faites aux femmes et aux enfants au sein de l’espace familial prend tout son sens, comme une dimension fondamentale de la citoyenneté. Nous proposons une analyse comparée des actions publiques menées contre ces violences dans différents contextes nationaux et au niveau de l’Europe. En dernier lieu, ce chapitre soulève la question des solutions à trouver au niveau des pratiques sociales et/ou des politiques publiques pour que les place et les responsabilités assumées par les femmes dans la famille ne constituent plus un handicap à leur intégration sociale au titre d’une citoyenneté européenne pleine et entière.

 

La question complexe de la migration des femmes est au cœur du chapitre 4. L’analyse porte sur la mobilité des femmes vers l’Europe et sur celle des femmes entre les différents états membres de l’Union européen. Les notions de citoyenneté et d’égalité en fonction du statut familial, de classe, d’origine géographique ou ethnique sont au cœur de l’analyse. La violence, la marginalisation et les discriminations dont font l’objet des femmes migrantes sont analysées, ainsi que les problèmes concrets des femmes réfugiées et de celles dont la mobilité géographique est directement liée à des pratiques d’exploitation sexuelle. En dernier lieu, ce chapitre fait écho aux propositions émises par ailleurs en faveur de l’amélioration des conditions de vie des femmes migrantes.

 

Dans le chapitre 5, il est d’abord question de la place des femmes en politique dans quatre états membres de l’Union européenne et en Norvège. Dans un deuxième temps, c’est le rôle des interventions étatiques en faveur de l’égalité entre les sexes qui est placé au cœur de l’analyse. Afin de saisir les obstacles et les enjeux de l’accès des femmes à l’espace politique (l’agora), le chapitre commence avec une mise en perspective historique de la participation (ou exclusion) des femmes à la vie politique dans cinq sociétés différentes. Cette analyse comparée permet de saisir les stratégies et les actions adoptées par les femmes en vue de rentrer dans l’espace politique et leurs tentatives d’y transformer les conditions de fonctionnement et des modes de prise de décision. Tout au long du chapitre, nous insistons sur l’ambiguïté de la notion même de « politique », en soulignant la capacité des femmes à faire inscrire des questions touchant à la vie privée, voire intime, à l’ordre du jour des instances décisionnelles publiques. C’est ainsi que les femmes et les mouvements de femmes ont profondément bouleversé les conceptions traditionnelles et les contours de « l’espace politique ».

 

Si cet ouvrage n’a pas la prétention d’épuiser l’ensemble des thèmes qu’il faudrait traiter du point de vue des rapports sociaux de sexe, il constitue néanmoins une première approche des réalités tout à fait déterminantes quant à l’expérience concrète des femmes au sein de l’Union européenne.