|
Les institutions universitaires en France et en Finlande |
|
|
|
L'université française et l'université finlandaise se sont éloignées l'une de l'autre au cours du développement historique.
L'histoire de l'institution universitaire en France la rattache à une antique tradition, au catholicisme et à Napoléon. L'université finlandaise, au regard de l'histoire, est jeune encore, et reliée au protestantisme et à Humboldt. En dépit de trajectoires différentes dans leur développement, les universités de France et de Finlande luttent dans les années 1990 pour résoudre des problèmes analogues.
Un enseignement supérieur de masse est inefficace
Le gonflement des effectifs est un phénomène général dans les universités européennes. Mais le pays où l'on est allé le plus loin dans cette voie est la France: les revendications du mouvement étudiant dans les années 1960 pour la démocratisation de la société ont conduit à ouvrir les portes des universités à tous les titulaires du baccalauréat. Le résultat a été de laisser piétiner la qualité de l'enseignement par les masses étudiantes.
La menace de l'enseignement de masse plane aussi sur les universités finlandaises, bien qu'elles aient conservé le droit de fixer un numerus clausus et d'organiser un concours d'entrée. La nouvelle société de communication a besoin, en masse, d'experts bien formés, dont la production naturellement incombe aux universités. Pour répondre à cette demande fortement croissante de formation, la Finlande a aussi créé des grandes écoles professionnelles.
En France, la sélection des étudiants doit se faire par des examens en cours d'études puisque les universités n'ont pas le droit, excepté pour certaines filières, de limiter le nombre des étudiants et d'organiser un concours d'entrée. Cela entraîne en pratique un gaspillage des ressources de la société: trente à quarante pour cent des étudiants débutants interrompent leurs études avant même d'atteindre le premier diplôme intermédiaire (DEUG). Etant donné la situation de l'emploi, ceux qui ont interrompu leurs études auront du mal à trouver une place dans la société.
L'engorgement des universités a aussi une influence néfaste sur le contenu de l'enseignement. Même sur le papier, les enseignants ne disposent pas du temps nécessaire pour diriger tous les étudiants au commencement de leurs études. Il en résulte des interruptions d'études qui seraient évitables. En plus, la rénovation des méthodes d'enseignement est rendue plus difficile. Difficile en effet de traiter une foule d'un millier d'étudiants autrement qu'en lui infligeant des cours magistraux de masse. A plus forte raison, il ne peut être question de tirer profit des nouvelles technologies d'enseignement. L'université assume mal la responsabilité de ses étudiants.
La démocratisation de l'enseignement
Un certain niveau de formation de la population est une condition fondamentale de l'exercice de la démocratie, mais l'enseignement ne peut à lui seul éliminer tous les facteurs d'inégalité d'une société. Dans les plus récentes recherches finlandaises, l'influence prépondérante des parents dans le choix des études des enfants a encore une fois été démontrée, alors que tout le système finlandais d'éducation est depuis les années 1970 pénétré d'égalitarisme. Le but des réformes alors entreprises était d'offrir à tous les mêmes possibilités de s'accomplir. Rares sont ceux qui savent en profiter.
La démocratisation de la société n'a pas non plus progressé en France au rythme souhaité par le mouvement étudiant des années 1960, du moins si on prend pour indice la détermination du niveau d'études en fonction de la position sociale des parents. En 1992, seulement un sixième des étudiants de première année venait de la classe ouvrière et, chez les étudiants plus avancés, plus de la moitié était encore originaire des familles les plus favorisées.
Même si les universités traditionnelles françaises croulent sous la masse des étudiants, les six grandes écoles qui se sont spécialisées dans la reproduction de l'élite du pouvoir ont su conserver leur niveau et leur prestige. Quatre pour cent des étudiants sont soit dans ces écoles soit dans les classes préparatoires qui y mènent. Ils utilisent trente pour cent des crédits alloués à l'enseignement supérieur. La situation est paradoxale, car personne n'envisage sérieusement d'entamer la réforme de l'enseignement supérieur par la branche qui procure les meilleurs résultats. En dépit de critiques parfois virulentes, il semble que finalement les Français admettent le maintien de ces institutions si particulières.
Comme tous les candidats ne parviennent pas à intégrer les grandes écoles publiques, d'autres établissements privés spécialisés se sont rapidement développés sur le marché de l'enseignement supérieur français. Dans ces filières, où les frais de scolarité sont souvent considérables, étudie un assez grand nombre d'étudiants, en général satisfaits de leur sort. Plusieurs grandes écoles finlandaises des secteurs commercial ou technologique ont d'ailleurs noué des liens avec ces «boîtes à fric» de type américain.
La place de la recherche
A l'idéal d'universitas défendu par Humboldt a toujours appartenu le désir de rapprocher le plus possible l'enseignement de plus haut niveau et la recherche scientifique. Cette liaison étroite a toujours été jalousement préservée dans les universités finlandaises. L'idéal de l'universitas comprend aussi l'égalité entre les membres de la collectivité universitaire. Il a fallu trois siècles pour le voir réalisé à l'université de Helsinki: les étudiants n'ont obtenu une représentation complète dans la direction de l'université qu'en 1992.
En France, enseignement et recherche sont séparés, ce qui a pu éviter que la recherche ne sombre dans le chaos de l'université de masse. A l'avenir cependant, cette partition mériterait d'être repensée parce qu'une intégration précoce des étudiants aux programmes de recherche est tout à fait souhaitable pour conforter leur motivation. La recherche elle-même peut tirer profit de la collaboration des étudiants.
Un statut économique contrasté
Au point de vue financier, la position d'étudiant est bien moins enviable en France qu'en Finlande. L'Etat ne soutient directement que l'accès au logement. Tout le reste est pratiquement laissé à la responsabilité des parents, ce qui illustre clairement la différence culturelle entre la conception française centrée sur la famille et la législation finlandaise. Le jeune adulte finlandais a en principe droit à l'autonomie financière, indépendamment du soutien économique de ses parents.
Les problèmes des systèmes d'enseignement peuvent être considérés comme les causes ou les conséquences de nombreux autres problèmes sociaux. Au niveau politique, la difficulté principale, aussi bien en France qu'en Finlande, est venue de ce que les décideurs n'ont pas été suffisamment capables de voir que la formation était un investissement rentable pour l'avenir. Mais les universités doivent aussi faire leur examen de conscience avant de se plaindre du manque de ressources. Les relations au reste de la société ont été négligées. On s'est trop méfié des modes de financement autres qu'étatiques. La liberté de la science ne sera pas menacée si l'on accroît la collaboration avec les entreprises privées.
* * *
Finlandais et Français font face aux mêmes défis. L'ouverture sur le monde extérieur nous est indispensable, que nous voulions trouver (pour la Finlande) ou conserver (pour la France) notre place dans la nouvelle Europe. La France ne peut se retrancher dans un splendide isolement, au risque d'épuiser les trésors accumulés au cours de son histoire prestigieuse. La Finlande, elle, se doit de construire une forte identité européenne, en tentant d'oublier les traumas qu'ont laissés plusieurs décennies d'adaptation forcée à la guerre froide.
Tatu Laurila
L'auteur est étudiant d'histoire politique à l'université de Helsinki. Il a étudié en 1996-1997 à l'université de Toulouse-Le Mirail.
|

|
|
|