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Le flamenco, la samba, la bossa nova étaient interprétés par des groupes marginaux dans leurs pays de naissance.

La mélancolie comme source de plaisir

Soila Kaivanto-Juhola

 

Les expressions sociales, musicales et littéraires des sentiments doux-amers de la séparation, de l'absence et du manque : Saudade, Blues, Kaïhomie-linen, Dor, Kaïmos, Aware, Han, sirvo vigadas, Tizita,…

Dans les contextes sociaux où l'on boit et écoute, chante ou danse… Le Fado, Tango, Blues, Rébétiko, Cïntec, Pansori, Flamenco, Sevdah, Ghazal, Huayno, Boléro, Kroncong, La Morna, Ranchera, Romance, Les Enka, blatnie pesni…

Lors du samedi de Pâques, l'écrivain Maarit Niiniluoto et le journaliste Pekka Tapani Laine ont débattu de ces questions dans le programme « De la lumière à la fenêtre » de la station de radio finlandaise « Radio Suomi », et ils ont fait écouter aux auditeurs de magnifiques musiques à faire pleurer, dans lesquelles la tristesse et la joie sont extrêmement proches l'une de l'autre.

Maarit Niiniluoto nous met dans l'ambiance : « Dans le morceau inoubliable Täysikuu (la Pleine lune) de Toivo Kärki, la mélancolie en mode mineur est à son faîte. Ses ingrédients sont la tristesse, la mélancolie, la nostalgie, le manque. Plus le tango sera triste, plus le Finlandais y prendra plaisir. »

Et Pekka Tapani Laine de poursuivre: « Mais la mélancolie et la tristesse se transformeront en joie et en force permettant de faire face aux difficultés de la vie. »

Un séminaire unique en son genre à Bruxelles

« Du point de vue de la recherche sur la mélancolie, Bruxelles est une des villes les plus importantes au monde pour les sentiments aigres-doux et le plaisir dans la souffrance, précisément au travers de Jacques Brel », explique M. Niiniluoto tandis que passe « Ne me quitte pas » de Brel. Ce dernier faisait figure de père spirituel dans le séminaire organisé par le département de sociologie musicale de l'Université Libre de Bruxelles et l'Institut culturel finlandais du Benelux, où les chercheurs travaillant sur la culture mélancolique étaient venus des quatre coins du monde pour cogiter trois jours durant sur les formes prises par le plaisir mélancolique dans les différentes cultures. Le séminaire était unique en son genre, le premier au monde, et l'on y a cherché une langue commune dans l'histoire des états d'âme.

Que serait-il advenu des gens et des peuples s'il n'y avait pas eu d'échappatoires comme le flamenco et le rébétiko, reflétant les états d'âme de base des gens pour évacuer des sentiments parfois douloureux et donner une dimension commune à des expériences individuelles, permettant grâce à elles de se tirer d'affaire dans la vie ?

Le séminaire a laissé transparaître une nouvelle façon de l'analyser la culture musicale. Chacun se trouvait auprès de sa propre culture, de son propre romantisme national, mais tous étaient unis par un trait de caractère commun : la faculté d'exister en tant que personne.

M. Niiniluoto: « La version des Feuilles mor- tes de Georg Ots constitue une des chansons à succès les plus belles au monde. Ressentir la tristesse, quelque chose d'immensément beau, la fin d'un amour et le désir de le retrouver, de rattraper la vie écoulée, voici la force de la mélancolie. »

Un point commun entre les différentes cultures est que ces musiques sont souvent issues à l'origine de groupes marginaux. La grande majorité de la population n'a pas accepté ces chants, poèmes et danses maintenant si populaires. Ils ont été méprisés par les classes cultivées, les cercles cléricaux et politiques, mais ils ont malgré tout offert quelque chose permettant à l'âme populaire de puiser ses forces. La mélancolie est devenue une force renforçant l'identité nationale. Les mélancolies finlandaise et russe sont très proches l'une de l'autre, la tradition verbale y est extrêmement importante.

Avec le morceau d'Amália Rodriguez Coïmbra – un avril portugais , les participants au débat ont constaté que la mélancolie était devenue une langue commune et une possibilité d'échanger des sentiments, qui ont été pour ainsi dire légitimés. Lors des périodes difficiles politiquement, le fado était très important.

Le paradoxe de l'unification et de l'accusation

Le séminaire a également traité du paradoxe selon lequel les générations ultérieures ont une tendance étrange à accuser ceux qui ont unifié le peuple au moyen de leur musique lors des périodes difficiles. Ots est associé à l'époque de Brejnev, lors de la junte militaire en Argentine, le tango était interdit, le fado et le flamenco ont été très marginaux, de même que le blues des plantations de coton, qui était pour les esclaves le moyen de se sortir des difficultés de la vie. Durant les années1960, le tango finlandais était associé aux effluves de sueur et de parfums bas de gamme. Il est aujourd'hui très populaire et coté.

L'héritage de la tristesse et le romantisme

Dans le monde germanophone, on peut prendre par exemple le morceau hypermélancolique de l'Autrichien Udo Jürgens Après l'amour , que la Finlandaise Karola Liemola interprète avec sa voix profonde et belle, basse et sombre.

Nombreux sont ceux qui ont des régions de langue allemande une image joyeuse, avec des relents de flonflons. « D'ailleurs, il n'y avait pas de représentants de la recherche culturelle allemands ou autrichiens d'invités au séminaire », fait remarquer Maarit Niiniluoto.

« Les Allemands sont ceux qui ont dû porter le chapeau après la guerre. Durant les années 1920-1930, des « schlagers » ont même été interdits. Mais de nombreux morceaux finlandais sont pourtant d'origine allemande. La situation géopolitique a fait que nous ne leur donnons pas la place qui leur reviendrait. »

La ride de tristesse la plus profonde vient de l'Est, du caractère slave.

La Suède a son propre niveau de musique triste, les traditions des rengaines, les chansons populaires. « On ne trouve sans doute nulle part d'endroits dénués de mélancolie, il faut des échappatoires pour évacuer ses sentiments. Un plaisir délicieux, le moi se transforme en nous tous : les feuilles mortes nous émeuvent tous. Cela ne va pas du nous au moi, mais du moi au nous. On rencontre de beaux sentiments de tristesse, de perte, de manque partout où il y a des humains », constate Maarit Niiniluoto.

La samba brésilienne, la bossa nova, la tradition du jazz de la Côte Ouest incarnent la mélancolie internationale. Dans leurs pays de naissance, ces genres musicaux devenus par la suite des traditions nationales n'étaient pas tenus en estime au début, et ils étaient à l'origine interprétés par des groupes marginaux. Il a été difficile de les accepter sur un plan d'égalité. « Faut-il les accepter ? » demande le journaliste P T Laine.

« Car leur force réside précisément dans le fait qu'ils ont été importants pour ceux qui luttent dans la vie de tous les jours et ont constitué une contre-culture gênant l'élite de leur pays. A l'étranger, ils ont toujours été l'objet d'une grande admiration », répond l'écrivain Maarit Niiniluoto.

La tristesse est notre joie

L'écrivain Maarit Niiniluoto fait la constatation suivante à propos de la chanson russe indémodable otchi tchornié (les yeux noirs) et de la chanson populaire finlandaise Aamulla varhain, kun aurinko nousi (Tôt le matin, lorsque le soleil s'est levé) :

« La Finlande a toujours constitué un berceau profond de la mélancolie, il s'y manifeste toujours le thème de la solitude de l'homme au milieu de la nature. On a chanté et joué en Finlande pendant cent ans la nostalgie russe, qui s'est transformée en tradition populaire finlandaise, comme en témoignent par exemple les Acacias blancs et Kalinka dès les années 1920. »

Le journaliste P T Laine rappelle qu'il y a deux types de tristesse : le côté sombre et sérieux de la tristesse, les statistiques finlandaises de suicide, bien connues même à l'étranger, la tristesse comme problème culturel, et de l'autre côté la tristesse comme formidable ressource culturelle.

La musique est faite de tristesse, une tristesse qui se manifeste également comme stratégie de survie procurant un sentiment de chance, comme moyen de rester en vie, comme façon de faire de l'intimité un langage commun.

La tristesse représente une fraternité au-delà des frontières

Accompagnée par une mélodie aigre-douce, Eila Pellinen interprète une chanson d'une beauté saisissante, Surullinen sunnuntai (Un dimanche triste) :

Dimanche est arrivé,
mais celui que j'ai tant attendu
n'est pas arrivé.

Un dimanche désormais si triste,
tandis que le soleil brille
et que je ne le vois pas

Dimanche est arrivé,
mais il était absent.

Ma chance n'était pas éternelle.
J'étais sans doute trop heureuse,
et le dimanche venu,
je m'en suis aperçue.

Tout n'est maintenant
pour moi que tristesse,
le bonheur a quitté mon monde.

Dimanche dimanche

Cet article est une compilation des discussions de l'écrivain Maarit Niiniluoto et du journaliste Pekka Tapani Laine lors du programme « De la lumière à la fenêtre » de la station de radio finlandaise Radio Suomi, diffusé le 21 avril 2001. Il s'agit aussi de discussions avec des Finlandais et des Belges à Anvers, ainsi que des expériences, des interviews et des notes prises par la rédactrice en chef du magazine Universitas Helsingiensis lors de sa visite à l'Institut finlandais du Benelux au printemps 2001.