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Ma France

Erkki Toivanen

 

Je suis devenu un francophile dans mon enfance par l’amour pour la langue et la culture françaises. A l’âge de huit ans, je suis tombé du balcon du troisième étage de l’immeuble où habitait mon père à Savonlinna, une petite ville dans la région des lacs, au sud-est de la Finlande. C’est grâce à cet accident que j’ai découvert la France. Cela m’a coûté une cheville cassée.

Parmi les livres que ma mère m’a apportés à l’hôpital il y avait une œuvre classique de la littérature française, « Sans famille » de Hector Malot. Je l’ai dévorée – non, plutôt : je l’ai savourée de manière à prolonger le plaisir de la lecture, à le rendre plus intense. Immobilisé dans mon lit, j’ai suivi le parcours du héros, le petit Rémi, son ami et son chien Capi à travers la France. J’ai voulu connaître chaque ville, le trajet de chaque route, de chaque canal qu’ils avaient empruntés. Je l’ai fait à l’aide de l’encyclopédie et des atlas de mon père.

C’est ainsi que j’ai appris à connaître une France, une France imaginaire et rêvée, bien sûr, mais une France qui m’a captivé – et des Français, quoique fictifs, qui m’ont séduit.

Il est normal de tomber amoureux d’un pays et d’une culture par la littérature, le cinéma et la musique – même si, dans mon cas, la « tombée » fut plutôt draconienne. Après « Sans famille », c’étaient les romans de Dumas, de Stendhal et de Hugo qui m’ont pris et retenu dans les filets de francisation. Au cinéma, c’était le regard enchanteur des yeux de Michèle Morgan qui m’a ensorcelé. Ensuite, â l’âge de douze ans, j’ai découvert la musique de chambre de César Franck – et je suis tombé amoureux de la musique française.

Toute la musique française. Finalement, j’avais quinze ans quand mes parents m’ont envoyé en Suisse pour apprendre le français. Pourquoi en Suisse ? Parce qu’ils ne voulaient pas m’exposer aux tentations que représentait la France frivole et légère. Ainsi, je me suis trouvé au bord du Lac Léman, à Morges, dans une ferme qui s’appelait La Gracieuse, un nom tout à fait apte. Ce manoir féerique du 17e siècle, entouré de vergers, de champs de cerisiers, de pelouses et de vignes, où Jean-Jacques Rousseau et Madame de Staël avaient résidé, était le lieu idéal pour lire Les Confessions, Les Rêveries du Promeneur Solitaire et les autres œuvres de Jean-Jacques.

A part des poursuites littéraires, j’y ai appris à traire les vaches, faire du kirsch, soigner la vigne et à préparer les escargots. C’était un apprentissage indispensable pour connaître une des Frances – la France paysanne – sa langue et sa culture.

Finalement, les anticipations qui m’avaient charmé dès mon enfance étaient réalisées. Je n’allais plus être un simple lecteur, un soupirant, un rêveur. J’allais traverser la fontière. C’etait l’été 1953.

Ma France devenue une réalité ! Je me souviens des premières impressions – un charme indéfinissable des villes, la lumière que les peintres avaient essayé de saisir, l’atmosphère que les écrivains avaient essayé de décrire, sans y avoir toujours réussi. J’ai ressenti, pour la première fois, cette qualité inanalysable qui nous permet dire sans hésitation : ça, c’est la France !

En un mot : En France, j’avais déjà le sentiment d’être chez moi.

Or, c’est en Finlande que j’ai pu approfondir ma connaissance des français – et surtout des françaises. A l’époque, il y avait à Helsinki une dame qui cherchait désespérément des hommes parlant français. Il lui en manquait toujours parce que la majorité des étudiants du français étaient des jeunes filles. C’est ainsi que je suis devenu un comédien boulevardier au Théâtre d’Amateurs de Madame Marguerite Tuderus, doyenne de la petite colonie française en Finlande pendant plus de 50 ans. Née dans une famille de musiciens – elle était une filleule de Charles Gounoud – mariée à un colonel finlandais à Nice, elle s’était installée en Finlande en 1927 après la mort de son mari. Je suis devenu un des ses « petits-fils adoptifs » et c’est grâce à elle que j’ai appris à apprécier ce qu’il y a de plus admirable dans la mentalité française : la pensée d’une clarté cristalline, la conduite rationnelle et libérale où il n’y a jamais rien de déréglé. Je lui dois une dette de reconnaissance qui dépasse toute estimation.

C’est en jouant des pièces de théâtre que j’ai fait la connaissance des institutrices du Lycée français. Les années de copinerie franco-finlandaise sont les plus heureuses et les plus gaies de ma jeunesse. Dans mon cas, la connaissance du français – même si je l’ai obtenu d’une façon assez aberrante et sans méthode – m’a donc permis d’enrichir ma vie et d’y ajouter une dimension précieuse : les amitiés qui durent toujours. D’ailleurs, j’éprouve un frisson de plaisir physique chaque fois que je trouve le mot juste pour exprimer ma pensée. Il se peut que j’apprécie les splendeurs verbales dans toutes les langues puisque je suis né à Kuopio, la capitale de Savo, la province où le verbe règne suprême.

Pendant des années, j’ai essayé d’expliquer à la radio et à la télévision à mes compatriotes ce qui se passe en France. Il n’était pas toujours facile d’être un correspondant à Paris. Ce ne sont pas seulement les étrangers, comme moi, qui créent une France irréelle dans leur imagination. Les Français eux-mêmes semblent croire qu’il existe une France idéalisée ou une idée de la France. Parfois, il est fort difficile de combler le vide qui la sépare de la France réelle.

Néanmoins, ma France est comme une peinture pointilliste inachevée. Je peux y percevoir des formes familières et attachantes, d’autres qui sont à peine reconnaissables. Il faut y travailler encore. Seulement, je ne sais pas si je ne la préfère inachevée.