A l'université
de Helsinki, ce printemps, les étudiants en arts ménagers emmenèrent
les adeptes de la bonne chère avides de sensations neuves dans un circuit
gastronomique des Villes européennes de culture. Au seuil de l'été,
le bouquet final était formé des spécialités locales,
la provende d'une Helsinki marine.
Qu'est-ce qui caractérise
le mieux Helsinki ? demande d'emblée Ulla
Keinänen à un public salivant d'avance.
-
La mer, la bonne réponse monte aussitôt de plusieurs bouches.
- L'archipel et le vent, complète une grande
gueule.
- Et les harengs, bien sûr
!
La présentation-démonstration
des spécialités gastronomiques de Helsinki peut commencer, au
rythme feutré d'une valse-musette. Ulla, qui étudie les arts ménagers,
compte en l'espace d'une heure préparer sur l'estrade de la cuisine pédagogique
un repas complet tout en transmettant
des informations non seulement sur
les recettes
qu'elle mettra en uvre, mais aussi sur les grandes dates d'une
ville qui fête cet été son quatre cent cinquantième
anniversaire.
Le public ne perd pas une
miette d'une démo qui lui semble d'une aisance démoniaque: ça
a l'air d'un jeu d'enfant ! Un des buts avoués de ces présentations-démonstrations
est d'ailleurs d'encourager les gens à faire aussi la cuisine chez eux.
- Par exemple, les gens ont peur de faire
de la gelée, alors que c'est vraiment facile, explique Ulla. Il suffit
de suivre la recette. Après les avoir laissé tremper, on essore
les feuilles de gélatine puis on les mêle à un peu d'eau.
Ensuite, sans cesser de battre, on les incorpore à la masse qu'on veut
faire prendre en gelée.
Le baptême
du feu d'un maître queux
La
présentation des spécialités et traditions gastronomiques
des Villes européennes de culture fait partie de l'examen de maîtrise
des futurs professeurs d'arts ménagers.
-
Même si l'examen final, confie Ulla Keinänen, comporte aussi la tenue
d'un cours en école primaire et dans la formation pour adultes, c'est surtout
la présentation-démonstration qui épouvante les étudiants
de première année : il faut vraiment que tous les rouages
se combinent exactement.
Sa présentation
est ainsi jugée par deux professeurs expérimentés d'arts
ménagers qui se dissimulent dans le public: l'un venant du département
de didactique de l'institut d'artisanat et d'arts ménagers, l'autre de
l'université populaire de la ville de Helsinki qui accueille l'événement.
Ses camarades d'étude, qui ont déjà fait leur présentation,
lui donneront aussi leurs appréciations, dans un esprit amical.
Pour une il innocent, en tout cas, les innombrables
heures d'entraînement ont porté leur fruit : il est difficile
de soupçonner la moindre tension sous l'apparence calme et l'expression
claire d'Ulla. D'un geste ferme, elle bat les ingrédients du dessert, s'interrompt
pour vider les harengs, revient faire fondre le chocolat blanc, etc. de sorte
que tout est prêt en temps voulu. Ce faisant, sans que la tête lui
tourne, elle parvient à délivrer des concentrés d'information
sur la valeur nutritive des ingrédients ou les autres manières de
les accommoder.
Ulla, qui avoue avoir la
vocation d'enseigner, ne se démonte même pas sous les exclamations
inattendues surgies du public ; elle remercie gracieusement la dame qui lui
indique qu'une partie des harengs n'est pas encore passée à la poêle,
et lui assure du même coup qu'aucun reste ne finira à la poubelle.
Une gastronomie globalisée
-
Mon problème, confie Ulla, c'étaient plutôt l'embarras du
choix, à la différence de certains de mes camarades qui, pour présenter
les autres villes de culture, ont eu du mal à réunir la documentation.
Comment, parmi des centaines de recettes, choisir les plus représentatives,
les plus typiques de Helsinki ?
-
Ne serait-ce que pour présenter les recettes traditionnelles du terroir,
en tant que pure helsingeoise, j'étais déjà hors-jeu par
rapport à mes camarades venus du reste de la Finlande. Ils avaient tous
à présenter une spécialité locale, par exemple une
miche de pain typique de leur région. Par contre il est pratiquement impossible
de nommer un plat qui serait particulier à Helsinki, parce
que la
capitale aura été la marmite où ont mijoté toutes
les tendances venues des quatre coins
du pays.
L'étranger
a toujours été aussi une source importante d'inspiration dans la
gastronomie de cette ville portuaire. L'absence de préjugés gastronomiques
se remarque encore dans l'actuelle Helsinki, avec l'heureux métissage de
ses nombreux restaurants exotiques.
- A
mon avis, le plat de harengs que j'ai mis à mon menu est le parfait emblème
du passé comme du présent de la ville, ainsi que de l'excellence
des ingrédients domestiques. Le marché aux harengs, qui chaque année
se tient en plein centre de la ville, est à Helsinki une tradition qui
a bien trois siècles d'existence. Le hareng de la Baltique, sous toutes
ses formes, demeure d'ailleurs l'une des nourritures favorites des gens d'ici.
Le poisson connu de tous prend maintenant
une nouvelle parure, gainé dans sa panure et entouré d'une sauce
aux ufs de truite saumonée, simplement exquis.
-
Le vorschmak, qui était le plat préféré du
maréchal Mannerheim, illustre pour sa part la tradition russe de
la ville. Il faut dire que Helsinki aura été, pour beaucoup d'occidentaux,
la vitrine de la gastronomie russe, ainsi qu'Ulla le rappelle. Bien que le nom
de la spécialité soit connu de la plupart des Finlandais, rares
sont ceux qui y ont goûté. Ulla donne quelques trucs pour la préparation
d'un "vorschmak-express" : la version à base de viande hachée
est paraît-il presqu'aussi savoureuse que l'original. Quant à elle,
elle a mis à mijoter dès la veille la viande de mouton.
- Selon les sources, plaisante-t-elle, le temps
de cuisson du vorschmak varie de deux à cinquante-trois heures !
Dans la suite du menu, le pâté
de légumes est un hommage à l'humble carotte, qui vient d'être
couronnée "légume de l'année". Quant à la
délicieuse airelle rouge, c'est la baie préférée d'Ulla
qui ne tarit pas d'éloges à son égard.
-
L'airelle séduit par sa polyvalence: la seule limite à son emploi
est le manque d'imagination du chef. L'airelle se prépare, notamment, en
jus, en confiture, en tarte, en dessert, en coulis, en compote, en garniture des
plats de viande, etc.
Enfin, la table est
dressée et la dégustation commence. Les plats sont vite nettoyés,
et bien des convives prévoient déjà de mettre en pratique
dans leur cuisine ce qu'ils ont appris. En particulier, dans les prochains jours,
il faut s'attendre à ce que nombre de harengs finissent dans les estomacs
d'habitants de Helsinki. C'est la vie !
Le printemps des délicesLe
panorama de la gastronomie européenne commença par Avignon. En entrée,
une salade de coquillages délicatement fumée ; comme plat principal,
une daube d'agneau, accompagnée de nouilles. Le dessert, fondant sur la
langue, était un gâteau au chocolat qui méritait bien son
nom de Nègre puisqu'il n'y était pas incorporé de
farine. Comme il ne s'agissait pas seulement de montrer des recettes, mais de
présenter l'ensemble d'une civilisation gastronomique, les fromages appartenaient
de droit à ce repas français. Durant
la présentation de Bergen, le public de Helsinki a pu goûter une
espèce de pain non levé, le flatbröd, qui fait l'ordinaire
de bien des norvégiens. Une note de luxe était donné par
la garni-ture: saumon fumé à froid et fromage de chèvre.
En plat principal, une soupe de poisson sans fioritures, la fiskesuppe som
på Jans, avec moules et crevettes. Retour
au sud, avec Bologne. Les antipasti étaient faits d'olives gorgées
de soleil, puis une entrée de pasta, cette fois des raviolis au
fromage, honorait la tradition de la ville. Les Finlandais ayant coutume de faire
des pâtes tout leur repas, on a préféré comme plat
principal une recette légère venue de l'Emilie-Romagne (un pestomullo
avec des tagliatelles aux légumes). En dessert, facile à faire,
bon et typiquement italien, un tiramisu. Bruxelles
a joué la simplicité dans l'excellence. La cuisine pédagogique
s'est mise aux moules, aux frites et à la baguette à l'ail. L'excursion
dans la ville des gastronomes s'est achevée sur des gaufres à la
crème chantilly et aux baies. Cracovie s'est
manifestée par le plat national polonais, à base de choucroute,
le bigos. Ensuite une autre recette populaire, le barszczi, une
soupe aux betteraves, servie avec de petits pâtés fourrés
de viande. Comme boisson, la bière polonaise se recommandait d'elle-même.
Prague, c'est entendu, est la ville des plats
roboratifs, à base de viande. Donc un rôti, accompagné de
radis et de pommes de terre poêlées. Même si les légumes
n'encombrent pas encore la cuisine praguoise et que le repas comporte souvent
un seul plat, il est possible d'en offrir en entrée sous forme de soupe,
cette fois-ci on avait choisi une soupe à l'oignon, la polévka.
L'Islande, comme la Finlande, est un pays nordique,
mais sa gastronomie y est presqu'inconnue. Dans la présentation de Reykjavik,
le public a pu goûter un sauté d'agneau, le lambakjot meth graenmeti,
accompagné de pommes de terre sucrées, et une symphonie maritime
composée des fruits de mer qui sont partie intégrante de toute cuisine
insulaire. Cette sjávarréttasinfónía s'accordait
avec du pain de seigle. Le pèlerinage en
Galice, à Saint-Jacques de Compostelle, commença bien sûr
par des tapas : olives et saucissons. En entrée, un gratin
de coquillages, des vieiras gratinadas, et, en plat principal, une marmite
de poisson, avec des crustacés et des calmars, la zarzuela de pescado
y marisco. En point d'orgue, le gâteau aux amandes de la ville, la tarta
de Santiago. |