Kari Uusikylä étudie
la créativité et les dons intellectuels. Une question sur
laquelle il
est impossible d'avoir le dernier mot. En fait
il y a plusieurs façons de se comporter avec intelligence. Si,
dans une population, il
semble difficile d'accroître le flot des génies, rien malheureusement
n'empêche de le tarir.
En 1986, Kari Uusikylä, professeur
au département de didactique de l'université de
Helsinki, tombait sur un ouvrage américain consacré aux
surdoués et à leur prolifération dans tous les
domaines. Il se passionna pour le sujet et devint accro : depuis
il a déjà publié trois livres sur les formes de
l'intelligence et de la créativité.
Uusikylä a pu constater que le sujet
donnait aisément lieu à des malentendus : « C'est
un sujet qui soulève les passions. Il évoque le débat
entre égalitarisme et élitisme ainsi que les opinions,
forcément contradictoires, qu'on se fait de son propre génie
et de celui de son interlocuteur. Terrain miné ! »
Uusikylä est d'abord professeur de
didactique. La problématique dans la recherche sur les dons provient
aussi des sciences de l'éducation. Ce qui l'intéresse,
c'est de voir d'où provient tel don, comment l'épanouir,
pourquoi se fane-t-il si souvent
Le génie au mille visages
Le nom de Lewis Madison Terman passera
à la postérité pour avoir osé le premier
mettre une note au génie, ce que le vingtième siècle
continuera de faire avec constance. C'est
en effet cet américain, génial lui-même, qui, au
début du siècle dernier, créa les tests d'intelligence
par lesquels on mesure le quotient intellectuel d'un individu quelconque.
Les recherches contemporaines insistent sur la variété
des intelligences. Uusikylä a toujours pensé lui-même
que les hommes montraient, aussi mentalement, des profils différents.
« Nous pouvons reconnaître sans crainte que les gens
dotés d'un fort QI sont vraiment intelligents, même s'ils
n'en ont pas toujours l'air. L'intelligence est une forme particulière
et importante du génie, mais certainement pas la seule. »
Notre professeur ne voit aucune contradiction dans
le fait que les enfants surdoués bénéficient à
l'école d'un enseignement adapté. « Cela ne
veut pas dire qu'il faille mettre cette élite sur un piédestal.
Constater que certains sont plus intelligents que d'autres n'entraîne
pas que ces derniers soient seulement stupides. Ils peuvent avoir bien
d'autres dons, et les dons de chacun devraient être cultivés. »
La plupart des chercheurs qui s'intéressent
au génie viennent des Etats-Unis. Uusikylä a lui-même
été invité à deux reprises par le département
de psychologie de l'éducation de l'université de Géorgie.
C'est des mêmes contrées d'outre-Atlantique qu'est originaire
Howard Gardner, le créateur de la théorie dernier
cri. Il distingue sept sortes d'intelligences : outre l'intelligence
mathématico-logique et la langagière, on trouve la musicale,
la kinéso-corporelle, la spatiale ainsi que les intelligences
inter et intrapersonnelles auxquelles sont liées les capacités
sociales.
« C'est par provocation que Gardner emploie
le terme d'intelligence. Il veut souligner qu'un individu peut agir
de manière intelligente de différentes façons,
et que ces façons ne dépendent pas de ce qu'à leur
époque les concepteurs de tests ont cru être l'intelligence. »
L'intelligence pratique, le bon sens en quelque
sorte, n'a pas reçu selon Uusikylä l'attention qu'elle mériterait.
« Il y a bien des gens qui ont connu l'échec scolaire,
ce qui leur a valu un temps l'étiquette de sots, qui pourtant,
dans la pratique, se débrouillent très bien, réussissent
dans leur métier et se font, l'air de rien, une petite fortune. »
Uusikylä réprouve qu'on stigmatise les
gens, le cur léger. Grossissant encore le trait, il demande :
« Quel est le plus important, d'avoir un gros QI sans être
capable de faire ses courses tout seul? ou d'être réputé
simple d'esprit tout en se débrouillant remarquablement dans
son métier et dans la vie? »
En 1995, Daniel Goleman introduisit dans
le débat sur l'intelligence un nouveau terme,
l'intelligence émotive. L'emballage est nouveau, mais l'idée
n'est pas neuve. Dans les années trente, on parlait déjà
d'intelligence sociale.
Une personne émotivement intelligente a du
tact : elle comprend les sentiments des autres comme les siens,
en tient compte et manipule ainsi autrui avec un plein succès.
Ce talent naît très tôt, dès deux à
trois ans on observe de grosses différences entre les enfants
sur ce plan-là.
Selon Uusikylä, le meilleur moyen d'obtenir
des adultes infirmes quant à l'intelligence émotive est
de vivre complètement aux conditions de l'enfant. « On
fait trop souvent tout de suite les quatre volontés de messire
l'enfant. Or celui-ci doit apprendre que les autres existent. Plus tôt
il l'apprend, mieux cela vaut. Une idée simple, mais qui paraît
saugrenue à certains parents. »
L'horaire tue la créativité
S'il existe nombre de théories sur l'intelligence,
il en est tout autant sur la créativité. En gros, il est
possible de distinguer entre la créativité qui se dissimule
en tout un chacun et celle qui caractérise les créateurs
de génie. Un créateur perçoit des problèmes
là où personne n'en voit.
Intelligence et créativité ne vont
pas forcément ensemble. En dirigeant les séminaires de
recherche, tout professeur se heurte par moment à un phénomène
particulier : les bons élèves qui, jusqu'alors, n'avaient
que les meilleures notes, ne s'en sortent plus du tout. C'est qu'il
leur faudrait inventer une problématique de recherche et s'engager
dans une recherche indépendante et créative.
« L'émulation, l'évaluation
critique et la surveillance pointilleuse », Uusikylä
dresse ainsi la liste des ennemis de la créativité. Il
rappelle qu'il est impossible d'enfermer la création dans un
horaire strict et critique la productivité fébrile qui
se généralise presque partout.
Uusikylä se demande par exemple si, à
l'uni-versité, on a encore le temps de penser, et de laisser
mûrir ses idées. A son avis, la mission de l'université
inclut notamment le fait de mettre en place une atmosphère favorable
à la création.
Il met encore en exergue la créativité
à l'uvre dans la vie quotidienne, qui est le plus souvent le
fief des femmes. « A la maison, à partir d'ingrédients
les plus humbles, les femmes font d'ineffables merveilles, sans pour
autant se prendre pour des experts en quoi que ce soit. »
L'imagination créatrice peut être au
service du bien comme du mal. Intelligence et sagesse ne vont pas non
plus toujours ensemble : les rues de Vienne furent arpentées
autant par Hitler que par Freud.
Un processus perpétuel
On ne naît pas surdoué. « Un
don n'est pas une carte dont on dispose. Il n'est pas possible de dire
qu'untel possède le gène de la musique, qui s'expri-mera
de lui-même. Certes l'être humain hérite de certaines
dispositions qui lui facilitent l'appren-tissage correspondant à
certains types de dons, le reste dépend du milieu »,
rappelle Uusikylä.
L'intelligence mesurée par les tests ne garantit
pas non plus une existence géniale. « Le quotient intellectuel
ne dit rien de la personnalité, du caractère et de la
forme de pensée. Une personne intelligente peut manquer de motivation
et de ténacité pour développer ses potentialités.
Le développement d'un surdoué est une longue marche, il
faut apprendre à travailler de manière déterminée.
Car, si la créativité réclame effective-ment du
temps pour s'épanouir, elle ne naît tout de même
pas du farniente. »
Un chercheur suédois, Anders Ericsson,
va encore plus loin. Selon lui, les dons innés n'ont aucune importance,
ce n'est que par un dur entraînement qu'on devient surdoué.
Il est difficile d'augmenter le nombre des surdoués,
mais on peut toujours le restreindre. Pour les parents et les enseignants,
le moyen le plus efficace de supprimer toute créativité
est de ne laisser faire que selon un modèle unique. Une autre
façon de détruire l'enthousiasme d'un enfant consiste
à le rendre ridicule. Il suffit parfois d'un simple remarque
acerbe.
Uusikylä s'est entretenu, pour rédiger
ses livres, avec des créateurs dans des domaines variés.
Nombre d'entre eux se rappelaient toujours quel effet destructeur pouvait
avoir un professeur incapable de comprendre le don spécial d'un
enfant et réclamant de ne voir qu'une seule tête.
Hommes de génie
contre humbles femmes
Les gens aiment entendre des anecdotes sur les génies
incompris. Uusikylä préférerait ne plus parler d'Albert
Einstein, cet enfant retardé devenu un adolescent indocile.
La fin de l'histoire est trop connue.
D'ailleurs, il ne sait trop si l'histoire est bien
vraie. Mais il est sûr que les génies reçoivent
souvent une réputation d'original ou de personne difficile. En
particulier, les surdoués créateurs posent des problèmes
aux enseignants et aux parents. C'est qu'ils ont la fâcheuse tendance
de remettre en question les vérités les mieux établies.
Quel est le parent ou l'enseignant qui tolérerait une telle attitude ?
« L'enseignant et les camarades de classe
devraient cesser de se dire : pour qui il se prend, celui-là.
Les surdoués, au lieu de ne se heurter qu'à l'envie, ont
besoin de sécurité et de soutien. Souvent il suffit d'une
seule personne qui manifeste sa compréhension et son aide. »
Un don particulier peut entraîner l'isolement :
l'enfant spécial, le caprice de la nature, est rejeté
en marge. Uusikylä reçoit de nombreux appels de parents
inquiets qui lui demandent comment préserver l'équilibre
d'un enfant surdoué, créatif et spécial.
Pourquoi, dans l'histoire de l'humanité,
les génies sont-ils presque toujours du genre masculin :
la question a, d'après Uusikylä, une réponse évidente.
Les femmes n'avaient pas la possibilité de cultiver leurs talents.
La situation n'a changé, dans les pays occidentaux, que dans
les ultimes décennies, heureusement d'ailleurs. Uusikylä
a entendu parler d'une insupportable écolière qui, à
l'école de son quartier, n'arrête pas de contredire le
professeur pendant les cours de physique-chimie. Ses amies l'appellent
Albertine.
Quoi qu'il en soit, il convient toujours de s'interroger :
« Est-ce que la graine de physicien ou l'apprenti couturier
reçoivent bien tout l'encouragement qu'ils méritent, quand
l'un porte jupe et l'autre culotte courte ? »
Les recherches faites aux Etats-Unis ont montré
que les filles douées renonçaient plus facilement que
les garçons. Plus généralement, les femmes ont
tendance à dissimuler leurs talents. « Là où
un homme médiocre, ayant atteint selon le principe de Peter son
niveau d'incompétence, pense être enfin arrivé à
sa juste place, les femmes continuent de minimiser leur réussite. »
Laissez-les vivre
Comment éduquer ses enfants pour qu'ils trouvent
leur voie ? « L'essentiel, remarque Uusikylä, est
que l'individu découvre lui-même ses points forts et qu'il
se forme une idée réaliste de sa personne. Et non que
l'idéal de soi lui soit imposé de l'extérieur. »
Le pire exemple de ses personnalités imposées
se rencontre, d'après lui, chez les enfants, revanche du père,
qui sont chargés de réaliser les rêves de leurs
parents. Il a constaté que les parents demandent souvent trop
tôt aux enfants de choisir leur domaine. « Le devoir
des parents est d'offrir des possibilités, non de contraindre
au choix. »
On entend quelquefois proposer que les enfants soient
testés le plus tôt possible afin de savoir vite lesquels
seront à la tête de la future société de
l'information. Aux Etats-Unis, des tables existent qui déterminent
quels métiers sont possibles avec tel quotient intellectuel :
votre enfant parviendra-t-il à entrer dans la police, ou devra-t-il
se contenter d'une carrière de politicien ?
Uusikylä trouve déplaisant qu'on mette
très tôt les enfants en concurrence les uns avec les autres.
«Un éducateur ne devrait jamais mettre comme condition à
sa reconnaissance ou à son amour un niveau de réussite,
qu'il soit bon ou excellent.»